• Une pastorale freudienne

                                                          

     

                                                                

    Merry a treize ans. Elle est la fille du couple parfait que forment Dawn et Seymour, respectivement champion universitaire de football américain et Miss New Jersey 1949. Seymour a repris la fabrique de gants familiale, Dawn la catholique tient tête à l’impérialisme juif de son beau-père. Le couple vit à la campagne dans une vaste demeure, l'American Pastoral (28 décembre dernier).

    Tableau idyllique s’il en est sauf que Merry bégaie lorsque ses émotions prennent le dessus et qu’elle compare son physique à la beauté radieuse de sa mère. L’adolescente voit une psychologue et tient un cahier de bégaiement. Son intelligence compense sa hypersensibilité. Merry répond à une question posée en classe après avoir réfléchi une heure : "la vie n'est qu'une courte période de temps pendant laquelle on est vivant".

                                                         

    Le délai de grâce a expiré. Merry perd sa substance vitale au contact de parents bien-pensants, fiers d’appartenir à la classe moyenne des années Vietnam aux États-Unis (1967-1973). Elle voit un moine s’immoler par le feu à la télévision. Choquée, elle interroge Seymour et Dawn sur les raisons de l’acte désespéré. « Ne t’en fais pas, cela se passe loin d’ici. » Réponse insatisfaisante pour Merry  devenue carrément réfractaire à l’American Way of Life en étant témoin d’émeutes raciales locales matées dans un bain de sang. Le souci principal du père consiste à protéger son entreprise qui emploie 80% de noirs. "C’est pas bien ça, Merry" ?

    « N’empêche, dit sa fille, tu les exploites et tu ne fais rien pour défendre leurs droits. » La rupture est consommée, la descente aux enfers commence pour la famille Levov. Leur unique enfant prend le maquis après un lavage de cerveau dans les milieux séditieux de New York. Merry pose des bombes, disparaît, déchire le tableau lénifiant de la famille conventionnelle.

    Seymour refuse d’acter la fin d’une époque minée. Il cherche sa fille sous toutes les latitudes, dans le déni d’un basculement terroriste. « Ma fille ne peut avoir tué quelqu’un, elle est manipulée ». Dawn renonce, elle ne s’est jamais bien entendue avec sa fille. Elle sombre dans une folie passagère et se reprend en faisant table rase du passé, de sa fille, de son mari.

                                                        

    Raconté ainsi, American Pastoral paraît décrire un drame familial, axé sur un profond amour entre un père et sa fille. Merry voudrait que son père l’embrasse comme il embrasse maman. « Impensable », réagit vivement Seymour. A dix ans, Merry comprend fugacement que, pour elle, la vie sera impossible à la maison du bonheur superficiel.

    La famille auscultée au premier degré n’était pas l’intention majeure de Philipp Roth dans sa trilogie américaine qui a inspiré l’acteur Ewan McGregor. Selon l’écrivain, la famille Levov symbolise l’éclatement d’une nation minée par l’effondrement de ses valeurs traditionnelles, la guerre du Vietnam, la ségrégation raciale et la démission de Nixon. Ces événements sont relégués en toile de fond dans l’adaptation du volume  initial de la trilogie. Pourtant  E. Mc Gregor dit avoir tourné avec un point de vue politique sur l’Amérique  (ce que la presse analyse ainsi). N’empêche, ce père depuis vingt ans précise aussi que « c’est pour le personnage que j’incarne que j’ai eu envie de faire mon  premier film ; je me suis identifié à lui en tant que père. »

    Mon compagnon de voyage américain et moi avons essayé d’éclaircir le film sous l’angle complexe de la mobilisation esseulée d’un père pour récupérer sa fille, en ajoutant le lien trouble que Merry souhaitait nouer avec  Seymour, dit Le Suédois, pour son physique et son sourire de champion. Cette approche un brin freudienne (l’Œdipe non résolu déplacé sur la rébellion) semble confirmé dans l’intitulé d’un article de Marc Amfreville, spécialiste de littérature américaine : Trauma et filiation paradoxale dans American Pastoral.

                                                                        « Cependant, altérations ou oppositions de surface ne sont                                                                                                                  que l’expression détournée d’un trouble des profondeurs.                      Étudiant à la lumière de la psychanalyse le fonctionnement textuel et les métaphores clés qui le régissent, l'auteur met en évidence le lien établi au fil du roman entre les mécanismes de l’enfouissement traumatique et les paradoxes inhérents à tout processus de filiation. »

    Une fois encore, un film se prête aux interprétations les plus diverses ; c’est l’essence même du spectacle cinématographique. Je garderai en mémoire un sentiment de tristesse et de gravité pour ma toile d'entame  de 2017.


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