• Une après-midi en mouvements

     

                                                               

    L’inattendu m’attendait sur la voie de La fille du train hier après-midi. Je rentre dans une salle bien garnie, étonnant à 14h. J’avais acheté le livre dont  le film est tiré juste avant. J’avais lu les dix premières pages. Mon idée était de comparer les débuts du roman et la mise en images initiale. Voir comment le réalisateur avait découpé les mots.

    Un je ne sais quoi me pousse à me relever de mon siège et à demander à la cantonade qui avait lu le livre, ce qui aurait expliqué cette affluence inhabituelle tôt dans la journée.

    Cinq personnes seulement sur une bonne quarantaine. De plus en plus étrange.Tate Taylor n’est pas très connu et les critiques sont mitigés. Un spectateur derrière moi me dit : il faut préciser qu’il y a dans la salle une classe de l’UTAN, (université du troisième  âge de Namur). Nous allons ensemble au cinéma tous les lundis puis nous discutons à chaud du film. Philippe Schoofs, -il le pointe du doigt-nous apprend à pour pouvoir parler cinéma.

    Je n’en crois pas mes oreilles. Le rêve ! Moi, qui fais de la ciné-narration comme je respire,  je rencontre enfin un groupe d’émules. A suivre… dans la rue, en compagnie de Philippe. Il me décrit la démarche, en chemin vers le local de débat. Je l’ai abordé en expliquant mon travail et à son tour, il me décrit le dispositif des lundis du cinéma.

                                                      Photo de la rubique Conférences.

    «Je demande à voir le film tel qu’il est et non pas comme on voudrait qu’il soit. Nous commençons par attribuer deux cotes au film, l’une technique, l’autre subjective, de un à cinq. 5,ça surpasse. 4,ça dépasse. 3,ça passe. 2,ça lasse. 1,ça trépasse ! La cote technique porte sur les images, le scénario, le montage ; la cote subjective reflète le ressenti du film. Tous les avis sont intéressants, ceux qui n’ont pas aimé inclus. Je leur propose trois films au choix et la majorité l’emporte. Cette fois, La fille du train a été préférée largement à Aquarius et à I, Daniel Blake. Une fois par mois, je projette un film imposé dans le petit studio que j’ai aménagé chez moi. Je donne aussi un cours de technique du cinéma.»

    Parole à la classe. La cote technique est plus élevée que la cote objective.

    - Je n’ai pas pu coter, j’avais lu le livre et j’ai comparé tout le temps.

    - J’ai détesté, j’ai une aversion profonde pour la violence. Ça m’a perturbé. (bienvenue aux ateliers Cinémouvance ).

    - Rachel m’a déplu, elle ne m’a pas paru sympathique. Je précise que c’est probablement dû à mon antipathie pour les alcooliques. »

    Tout le monde s’accorde à dire que le cinéaste réussit à installer une tension soutenue, traduite dans une cote technique élevée.

    Philippe demande à la lectrice si le film est fidèle à Paula Hawkins (immense succès de librairie) ou s’en éloigne.

    - Rachel est beaucoup plus ravagée dans le livre. C’est très différent, mais c’est fidèle.

    Après les impressions et les cotes, place au profil psychologique des personnages. Philippe relance : voyez-vous des points communs entre Rachel, Megan et Anna ?

    - Leur fragilité. Leur désir de maternité. 

    Les personnages sont analysés tour à tour. Rachel, Megan, Anna, Scott et Tom, maris de Megan et Rachel, le psychothérapeute. On oublie l’enquêtrice,

    interpelle un participant.  

    - Ah, celle-là. Elle croit Rachel coupable du meurtre de Megan, ça se voit, elle la juge. C’est vrai qu’elle a de quoi la soupçonner, avec son trou de mémoire sur son emploi du temps la soirée du crime.

    Ici, j’interviens.

    - Oui, elle ne croit pas Rachel. Et pourtant…

    - Et pourtant, dit Philippe.

    - La policière n’arrête pas Rachel alors qu’elle arrête le mari de la victime. Moi, je trouve ça bizarre.

    - Tu as une explication ?

    - J'imagine que…

    C’est la magie du cinéma. On peut tout imaginer, penser, ressentir, expliquer, comprendre, voir, ignorer. Chacun a vu quelque chose et chaque vision ouvre un champ de possibles. On se fait son film  et un deuxième émane de la discussion en groupe.

                                                           La Fille du train : Photo Rebecca Ferguson

    Les échanges se terminent sur le choix d’une scène qui tache et d’une scène qui touche. Philippe Schoofs, ancien professeur de psychopédagogie et de sciences du langage aime jouer avec les assonances.

                                                                - La violence gratuite.                            - Ce qui unit les trois femmes happées dans un drame.

    L’animateur accueillant m’invite à clore l’après-midi. Je dis ma joie d’avoir vécu des échanges très riches, reflétant une fine perception du film.

    - Chaque détail entrevu valait un développement. Une fois encore, des mots et plus encore ont été mis sur des images, un exercice tellement difficile au départ des émotions ressenties. Le cinéma nous met en mouvement et grandit dans les paroles échangées ensemble.

                                                         

    J’étais sur un petit nuage, je me sentais moins seul, à plaider et à montrer le potentiel du cinéma, déclencheur d’émoi et de penser profonds.

    Lu en rentrant, cette phrase magnifique, qui colle si bien à l’animation filmique :

    Les images ne se figent pas, elles se transforment en un mouvement qui vient de l’inconscient et les ramènent à la conscience. C’est un mouvement qui aide à créer, à construire le monde que nous vivons, à l’habiter,  et à nous habiter nous-mêmes à l’intérieur de lui. (Imaginons le visible et l’inconscient, chez Ithaque, p.115, Domenico Chianese & Andreina Fontana)  

    Rendez-vous la semaine prochaine chez Philippe. A l’affiche, Avant l'hiver, un film de saison.


  • Commentaires

    1
    madmich
    Vendredi 2 Décembre 2016 à 20:54

    Super ! Tu vas pouvoir enfin échanger d'égal à égal sur ton sujet favori, le cinéma...

    Tu vas découvrir certainement pas mal d'ouvertures.

    Je suis très contente pour toi.

    Ca te sortira de ton ronron. Non pas que ce que tu fais soit ennuyeux, mais un petit coup de boost, ça fait du bien.

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