• Un vrai temps de femmes

     

     

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                                                        Les gardiennes nous parlent d’un temps pas si éloigné où les moissons étaient manuelles, où les bœufs tiraient la charrue, où le bois était fendu à la hache. En 1915, les hommes meurent au champ d’honneur tandis que le dur labeur agricole éreinte leurs épouses. La guerre rôde hors champ, ronge le sang des femmes quand elles finissent la journée à des heures indues. Le dimanche à la messe, le curé cite le nom des enfants du pays fauchés par les balles ennemies. La mère, l’épouse, la sœur comprennent instantanément lorsque le maire, tout de noir vêtu, frappe à la porte, le chapeau roulant entre les doigts, embarrassé d’annoncer l’indicible.

    La parole est rare, le silence est ajusté au geste précis de la traite, de la confection des meules, du puisage de l’eau à la pompe dans la cour, hiver comme été. Hortense et Solange, la fille, n’en sortent plus. La matriarche engage Francine, une fille de l’assistance publique. Elle a de l’instruction, elle sait lire et écrire, elle a déjà mis de l’argent de côté. Francine donne entière satisfaction, ne ménage pas sa peine.

                                                   Les Gardiennes : Photo                                                      La caméra s’attarde sur les fragments de corps, sur les intérieurs de pièces rudimentaires. Les lumières du petit matin et du jour déclinant composent des tableaux inspirés de Millet. Les saisons succèdent aux saisons, entrecoupées du retour des permissionnaires. Ceux-ci ravalent  leur détresse, s’empressent de seconder les femmes harassées. La nuit, les poilus agités retournent au front, emportés dans des cauchemars glaçants.

    Les années défilent, les femmes assurent, décident et agissent. Hortense achète une moissonneuse-lieuse mécanique. Sa fille rafle un tracteur d’occasion aux Américains gouailleurs en attente d’une  affectation. L’Américain fait danser les filles, paie cher les produits de la ferme, cultive une insouciance mal vue des locaux. Le grand-père pactise ; il enseigne les rudiments de la distillation, le visage fleuri d’un large sourire si rare en ce temps de guerre. Solange aussi savoure le rire du soldat. Hortense veille au grain. Elle rappelle sa fille à l’ordre : son  mari, prisonnier des Allemands, peut rentrer d’un jour à l’autre.La guerre éclair s'éternise.

                                                           Les Gardiennes : Photo Iris Bry, Nathalie Baye

    Cinq années défilent sous nos yeux désormais accoutumés à la répétition des travaux agricoles, saisis dans la durée d’une temporalité inimaginable aujourd’hui. Cette lenteur a exaspéré plusieurs spectateurs. Pour ma part, j’ai accepté d’emblée la durée de plans laissant à l’œil le temps de regarder et à la mémoire de se souvenir d’une époque où la nature dictait le pas de l’homme. Je me suis rappelé également le geste auguste du semeur dans un champ près de la maison de mon enfance. J'ai senti une forte résonance  avec le mode de vie piano ma non troppo que j'ai adopté au quotidien.

    « Le spectateur accepte la convention d’un temps artificiel, spécifique à la séance, en retrait du monde. Les réalités habituelles sont déconstruites ; l’heure n’a pas d’heure, le défilement irréversible des images impose son rythme. Le spectateur est déporté de son horaire habituel. Il ne regarde plus sa montre, il investit un espace temps inédit, donnant à sa vie intime l’heur d’émerger. Le temps suspend son vol, le spectateur divague dans une temporalité originale, qui lui murmure d’envisager la vie suivant un cadran horaire élargi.» Ciné-narration, une façon d'être, p.44, Ed. Chronique sociale, en librairie le 11 janvier 2018).

     

    Les Gardiennes : Photo Iris BryLes Gardiennes : Photo Nathalie Baye    Les Gardiennes : Photo Laura Smet, Nathalie Baye

    Xavier Beauvois ose la durée, l’ascèse verbale ; il opte pour un vérisme expressif. Il met à l’honneur le courage et la détermination de femmes tenues de prendre le relais d’hommes défunts ou prostrés après quatre ans courbés dans les tranchées. Les gardiennes (6 décembre) marquent le début de l’émancipation féminine, évolution par défaut, revendication toujours actuelle. D'une beauté contemplative !

     J'allais oublier la bande originale signée Michel Legrand, fugace, soulignant furtivement joies et tristesse.

     

    Et cette après-midi, 

    je vais voir le spectacle familial que je vous recommanderai le jour de Noël.  Vous pouvez essayer de deviner le film primé, sorti le 20 décembre en Belgique et en France. Joyeux réveillon à tous !

     

     


  • Commentaires

    1
    Michel
    Vendredi 22 Décembre 2017 à 12:58

    Voilà une présentation qui donne envie de voir ce film, de le contempler, de se laisser embarqué dans un écoulement serein du temps. Et bravo pour la sortie de  Ciné-narration, une façon d'être

      • Vendredi 22 Décembre 2017 à 13:07

        Merci Michel. On voit aussi à quel point le monde agricole a changé en un siècle. Pas une petit idée pour le spectacle familial de Noël ?

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