• Un temps pour tous, tous pour un temps

     

     

     

                   Le 12ème avant… | Résidence du Printemps – Paris 12ème                       In the Fade : Affiche                                                             

     

    J’ai un beau temps devant moi avant de reprendre le train à grande vitesse vers Bruxelles. Je décide de baguenauder dans le douzième arrondissement de Paris. Un pas relâché me conduit à la rue du rendez-vous. Sur la droite, l’église de l’Immaculée conception ; à gauche une librairie de quartier. Les fidèles arrivent pour l’office de dix heures. Les lecteurs furètent dans les rayons. J’entre et j’achète un livre repéré en vitrine, recueil de flâneries dans le douzième. L’écriture prolonge la flânerie, annonce Marie-Claire Calmus, en exergue de ses pérégrinations dans ce village au sein de la grande  ville.

    «Écrire en rêvant à demi et en dilatant la lentille de l’observation autour de touts sortes de divagations voire d’analyses est une façon de faire éclater les cloisons, d’étirer le temps, de ployer les limites, d’agrandir démesurément, en surface et en profondeur, le banal décor quotidien.»

    Ce préliminaire me pousse dans l’église, à me fondre dans la communauté locale. L’homélie du jour incite « à lâcher l’urgence, à regarder autour de soi, à donner du sens au temps passé ici-bas, souvent dilué dans une multitude d’activités, tellement prenantes.» Je songe à l'atelier sur les peurs donné la veille. Parmi les craintes exprimées, il y eut celle de manquer de temps, avec pour corollaire le projet de parvenir à renoncer et à décider lucidement. En fin de journée, les participants sont heureux d'avoir eu le temps de s'exprimer et de n'avoir pas vu le temps passer.

    Est-il urgent de ralentir ? À vrai dire, nous n’avons jamais eu autant de temps libre.                                                                           On dort trois heures de moins par jour que nos grands-parents. L’augmentation de l’espérance de vie rajoute trois heures de bonus, soit six heures par jour au total. Ces données sociologiques amènent le 1  à poser la question qui fâche dans un dossier revigorant : Est-il urgent de ralentir ? Le temps s’accélère, dit-on. Cette expression parle de notre rapport à l’époque. « Le temps n’a que faire de notre emploi du temps. » Affirmer que la vitesse même du temps augmente, c‘est fabriquer un raccourci qui déforme insidieusement notre rapport psychique au présent.

    « Si nos horloges individuelles se désaccordent, c’est parce que nous n’avons pas le même rapport personnel au temps qui passe, de sorte que nous n’habitons pas tout à fait le même présent."

    Le temps ne manque pas, le temps nous survivra. S’il nous semble étriqué, c’est parce que nous tendons à le remplir à ras les cadrans, stimulés par les sirènes d’une société à choix multiples, chantant les vertus de la multi-connectivité. Au passage, relevons que la télé mange un septième de l’espérance de vie en Europe.

                                                            marché de la Bastille (PARIS XIIe,FR75) | Le marché de la ...

    Donc, je vagabonde entre la place des Nations, Picpus et  la coulée verte. Je savoure chaque seconde, je hume à plein poumons les parfums de mie fraîche des pains cuits au feu de bois. J’apprécie la langueur dominicale qui assoupit les voitures. J’observe les Parisiens « bruncher » avec appétit sur le coup de treize heures. Je vis un merveilleux entretemps pareil à celui d’une séance de cinéma, espace-temps repris sur la cadence folle de la société. Mes muscles se délient, mon esprit chôme et je laisse le temps couler à ma guise. Un pur bonheur.

    Reconquérir du temps ouvre également un possible où la curiosité de l’autre retrouve sa place. Quelques jours auparavant, j’interpelle un couple à la sortie de la projection de In the fade (17 janvier). J’exprime mon dépit à propos d’une totale absence de point de vue politique sur le néo-nazisme en Allemagne. Fatih Akin sonne l’heure de la vengeance pour une femme éplorée après l’assassinat de son mari (kurde) et de son enfant déchiquetés dans un attentat à la bombe. Le film est scindé en trois parties : la famille, le procès, la mer. Dans l’ordre, le bonheur torpillé, les racistes acquittés (au bénéfice du doute) et la vengeance aux deux visages.

                                                               In the Fade : Photo Denis Moschitto, Diane Kruger

    Le  verdict des juges (une cour à trois magistrats, sans jurés populaires) indigne l’épouse du couple abordé . Elle approuve la loi du talion. Son mari, plus pondéré, rappelle un procès lors duquel une femme avait été reconnue coupable selon un faisceau d’indices concordants, précis et nombreux. Elle avait pris trente ans alors que le doute planait sur sa culpabilité réelle. La conversation a duré trois, quatre minutes. Chacun était content d’avoir prolongé la séance sur le trottoir. Je cois que nous aurions pu poursuivre autour d’un verre. J’ai failli  passer à l’acte, j’avais le temps ; eux aussi, apparemment. Il pleuvait, j’avais déjà défait le cadenas de mon vélo. Le couple souriant m’a souhaité bon retour dans un grand geste de la main. La fois prochaine, nous choisirons peut-être de consacrer le temps voulu à une ciné-narration complète. Un pari (s) sur l'avenir !

     

     


  • Commentaires

    1
    Michel
    Mardi 23 Janvier à 16:14

    Quel contraste entre la douceur de la promenade parisienne inscrite dans un hors-temps précieux et créatif et la violence terroriste, institutionnelle et individuelle qui traverse "In the fade". Le cinéma permet à la fois de s'extraire et de s'immerger dans ces temps modernes qui nous ont vus naître, des temps dont on espère qu'ils deviendront un jour totalement pacifique. On peut d'ailleurs s'interroger sur les capacités du cinéma de nous en rapprocher... Cela reste une question pour moi, je n'ai pas la réponse...

    2
    Mardi 23 Janvier à 16:46

    Contraste également avec la tension quotidienne à laquelle chacun est soumis ou s'inflige pour tenir un horaire intenable. Privilège de la pension qui permet tous les aventures horaires. La paix règnera le jour où l'homme sera en paix avec lui-même. Ce n'est pas demain la veille et ce n'est pas qu'une question de temps. Le cinéma reflète souvent l'époque, c'est pourquoi je fréquente moins les salles obscures. 

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