• Un patriote éclairé

     

     

                                                                 (2 novembre en salles)

    Du cinéma comme ça, j’en redemande. Oliver Stone  cloue le spectateur à son siège de la première à la dernière image de Snowden. Il nous propulse pied au plancher dans la galaxie occulte de la cybersécurité. La NSA surveille le monde et  heureusement Snowden surveille la NSA. Patriote dans l’âme, le jeune informaticien lance une alerte sur les dérives de l’organisme gouvernemental, instigateur d’un flicage illégal des citoyens américains avec la collaboration des géants de l’informatique.

    « Plus que la liberté, les Américains veulent la sécurité, explique le mentor de Snowden. La sécurité, c’est le confort et le confort c’est

    la paix.» 

    Oliver Stone dénonce un état totalitaire à la botte d’un complexe militaro-industriel omnipotent. Il épingle l’obsession  paranoïaque d’un pays obnubilé par la sécurité. Il s’agit de détecter le terrorisme dans la botte de foin internet. L’agence d’état collecte massivement des informations sur chaque terrien (t’es rien) et plus encore sur ses concitoyens.Cette surveillance globale, on le sait, est improductive, la masse de données noyant le renseignement essentiel. L’empilement aveugle de données sert surtout à juguler les velléités contestataires et offre de plantureux contrats à l’industrie électronique.

                                                             

    Dit comme ça, c’est un peu sec mais Stone distille son message en produisant un cinéma tonique, avec pour héros, un homme presqu’ordinaire dont on suit les tourments de conscience. Snowden aime son pays, il entend simplement que l’État respecte  les règles démocratiques. Il défie seul la puissante NSA et sacrifie sa liberté au nom de l’intérêt public. Le lanceur d’alerte vit depuis 2013 en Russie, sa compagne vient de le rejoindre. A 29 ans, Snowden espère rentrer au pays, mais à condition d’avoir un procès équitable, ce qui est impossible actuellement, l’Amérique étant toujours sous le joug d’une loi d’exception anti-terroriste. Obama pourrait encore gracier le rebelle ou laisser  le «cas» à son successeur. Ouille !

    Le réalisateur septuagénaire renoue avec la veine subversive de Platoon et de Né un 4 juillet (sur la guerre du Vietnam), de JFK (complot contre Kennedy), de L’enfer du dimanche (coulisses du foot américain) ou encore Wall Street (cynisme boursier). Sa mise en images manie la métaphore, notamment dans deux séquences mémorables.

                                                       

    Clap 1. Snowden sur la sellette, en visioconférence avec son supérieur. Il est seul, debout dans une pièce quasiment vide. La tête de son censeur apparaît brusquement sur un mur de la pièce. Snowden paraît bien frêle. A la fin de l’entretien, son interlocuteur en gros plan plonge dans les yeux de l’accusé et lui pose la question de confiance. Magnifique illustration de l’amplification du stress conditionnée par un procédé d’image virtuelle, prodige des technologies de l’information et de la communication (TIC).

    Deuxième séquence forte, plus allusive celle-ci. Snowden quitte la suite du palace chinois où il a confié ses secrets à une documentariste et à deux journalistes anglais. On le voit s’éloigner dans le couloir. Les murs deviennent  flous, entrelacs de droites verticales et transversales, figurant un maillage de circuit informatique sur lequel Snowden se détache. L’homme peut toujours reprendre la main. Obama a d’ailleurs restreint les pouvoirs de la NSA suite à la rébellion du jeune homme timide.

                                                            

    Les TIC sont le troisième souffle du capitalisme en bout de course. L’industrie nous inonde de gadgets électroniques, à  brève obsolescence programmée, autant d’yeux sur nos modes de consommation et notre vie privée. Stone souligne l’emprise numérique et nous invite à résister aux sirènes de l’informatisation intrusive comme Snowden a résisté à la raison d’état. Ce sursaut face à la technologie omniprésente (cfr les drones domestiques) est  à l’honneur d’une cinéaste franc-tireur en diable.

    Un ami m’accompagnait, il était aussi enthousiaste que moi, se demandant si un tel dispositif de surveillance était bien réel. Je n’en doute pas un instant. Je me suis souvenu d’Ennemi d'État qui avait déjà abordé le sujet en 1999. Mon ami s'en rappelait aussi.

                                                                     Edward Snowden

     

    NB.  L'écrivain Arundhati Roy et l'acteur John Cusack ont rencontré Edward à Moscou, en compagnie de Daniel Elsberg, lanceur d'alerte avant la lettre en 1971, quand il divulguait les secrets du Pentagone en pleine guerre du Vietnam. (Ils ont également vu Julian Assange, reclus à Londres depuis quatre ans). Ce mini sommet a été précédé de conversations à deux ou à trois sur le patriotisme, l'Amérique,l'abus de pouvoir des entreprises et sur la protection de la vie privée des Américains. Il est en sorti un livre publié dernièrement chez Gallimard, 

                                Que devons-nous aimer?, échanges sur ce qui peut et ne peut pas être dit.

                           Je cite textuellement Snowden repris tel qu'il énonce sa motivation de renier la NSA.

    "Si nous ne faisons rien, nous entrons un peu comme des somnambules dans un État de surveillance totale où nous avons un super-État qui dispose à la fois d'une capacité illimitée d'exercer la force et d'une capacité illimitée de se renseigner - {sur ceux qu'il cible} - et c'est là une combinaison très dangereuse. Voilà le sombre avenir qui nous attend. Le fait qu'ils sachent tout de nous et que nous ne sachions rien d'eux -parce qu'ils sont secrets, parce qu'ils sont privilégiés, parce qu'ils sont une classe à part...l'élite, les politiques, les riches,- nous ne savons pas où ils vivent, nous ne savons pas ce qu'ils font, nous ne savons pas qui sont leurs amis. Eux ont la capacité d'obtenir ces informations sur notre compte. L'avenir va dans cette direction, mais je pense que les choses peuvent encore changer" (p.85).

                           Une centaine de pages qui donnent matière à réflexion, prolongation d'un film énergisant.

                                                                   



  • Commentaires

    1
    Samedi 12 Novembre 2016 à 13:44
    argoul
    "Le capitalisme" (ce mot-valise) n'est pas "à bout de souffle". pourquoi ? parce qu'il n'est pas un système "scientifique" ressortant d'une quelconque "loi de l'Histoire" (qui n'existe pas) mais un système d'efficacité économique. Il a toujours existé ; il existera toujours ; il sera sans cesse pris comme outil de pouvoir via l'argent par ceux qui se veulent les élites (on disait hier l'aristocratie). même l'écologie "durable" est forcément "capitaliste" dans son souci d'économiser tout et de rendre plus efficace toute dépense humaine. C'est d'ailleurs la contradiction des écolos (notamment en France) de confondre gauchisme et écologie, liberté totale de tous sur tout et préservation de "la planète" commune.
    Snowden est un enfant qui dit que le roi est nu (c'est très écolo, comme formule, si l'on y réfléchit). Parce que le roi (ici la NSA et le pouvoir américain - ils sont tous patriotes bien plus que nous) garde l'illusion très Lumières que tout est rationnel, calculable, prévisible.
    Il n'y a donc de "complot" que dans ce mythe de la mathématisation du monde - dont la finance a vu l'échec, entre autres.
    Snowden serait plus crédible s'il livrait AUSSI au public d'autres documents que seulement ceux de la NSA. La Chine, la Russie, l'Iran, l'Algérie, la France, sont-ils plus "vertueux" ? C'est moins "dénoncer" qui importe (attitude assez infantile, très école communale), que de conforter les contrepouvoirs. On le voit avec "les médias" américains et le canard présidentiel, il y a du boulot !
    2
    Samedi 12 Novembre 2016 à 15:36

    J'ajuste mon propos et maintiens que le système économique fondé sur le capitalisme est en bout de course. Le capitalisme n'a pas toujours existé, il est le fruit du machinisme et de l'exode rural, il est  périssable et ne se maintient ient qu'en creusant le fossé entre les plus nantis et les plus pauvres, qu'en faisant endosser par l'Etat les effets d'une déroute financière.. Il sera remplacé par je ne sais quoi encore dont les prémices apparaissent, je crois, dans la  transition (écologique et sociale) chères à Jackson et Latouche, pour en citer deux, transition déjà pensée par Illich, Gorz et Ellul. Une volonté de changement, encore lassitude actuellement, pointe chez le citoyen qui troque le consumérisme moutonnier contre l'achat réfléchi. L'économie, si je me souviens bien  repose sur l'entreprise, le pouvoir public et le citoyen.  Ce dernier infléchira, je le souhaite, la cadence d'un capitalisme débridé.

    3
    madmich
    Vendredi 2 Décembre 2016 à 21:09

    Suis tout à fait d'accord avec Pili-pili, nous avons même intérêt à changer notre mode de vie car la Terre n'en peut plus de toute cette surconsommation dans laquelle la population croit trouver son bonheur.

    La sécurité à outrance tue le libre arbitre, surtout quand elle est le fait de 1% de la population (la plus riche) sur 99% du reste des terriens (t'es rien : J'aime bien la langue des oiseaux !!!!).

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