• Un homme pressé

     

    J’ai dodeliné du chef à plusieurs reprises durant la projection de Neruda. L’avis d’une connaissance, fine lettrée et spectatrice exigeante, m’avait poussé à tenter une aventure que je n’envisageais pas a priori. La réalisation tente le pari d’un voyage imaginaire dans l’imaginaire du grand poète communiste chilien. J’ai perdu le fil en cours de route, assoupi par une voix off intarissable, ne laissant nulle place à la rêverie.

    Neruda paraît trop facétieux pour figurer un opposant politique crédible. Nous sommes donc sur un mode onirique et fantasque déployé sur fond de traque policière entre 1947 et 1949, lorsque Pablo est contraint à l’exil, condamné par le régime populiste en place. Neruda au cinéma, ce sera toujours Philippe Noiret, qui apprend à son facteur (Il postino), l’art de trousser de belles lettres à son amoureuse. C’était en 1950, sur l’île volcanique de Salina, nouvelle étape d’un bannissement terminé en 1958.

                                                         

    Pour me consoler, j’ai commencé la lecture du journal de Thierry Frémaux, tenu de la clôture de Cannes 2015 au palmarès 2016. Le délégué général du Festival raconte au jour le jour l’événement cinématographique le plus couru au monde, « aussi célébré que méconnu ». Un régal savouré par rasades de cent pages. La lecture des cent premières de Sélection officielle (Grasset, 617 pages) esquisse déjà les contours d’un homme passionné, sensible, cycliste, terrien amoureux de la nature et amoureux fou du cinéma. Thierry Frémaux parle d’un métier, d’une époque et d’un cinéma qui changeMercredi 27 mai 2015.

    Ce perpétuel voyageur partage sa vie entre Lyon où il dirige l'Institut Lumière et Paris, siège des bureaux du Festival. Sa femme sait qu’elle ne doit rien lui demander entre septembre et mai. L'électron libre vit à la vitesse des frères Lumière, entre un coup de fil de Nicole Kidman, un voyage d’un jour à New York pour deux heures avec Martin Scorcese et un repas avec Leila Bekhti et Tahar Rahim. Pour se ressourcer,« défricher deux mètres de ce chemin (bien familial) en un jour me dépayse plus que les milliers de kilomètres parcourus ces derniers moisSamedi 27 juin 2015.

    Ce bon vivant nous livre d’ailleurs quelques bonnes adresses de troquets, gargotes, que ce soit à Pont de l’Isère, dans le septième arrondissement parisien, ou dans un bouchon lyonnais. Et le Festival, il en parle ?

    Fremaux-medaillon-oc.jpg

     

     

     

     

      

    Oui, page 82 : « Chaque année au cœur du printemps, j’entre dans les douze jours les plus sensibles de l’année. Une existence qui se résume à ça et qui s’arrête, comme le temps, comme la vie, comme l’amour. Tout ça pour des films qu’on a aimés et qu’on veut faire aimer

    Cannes reçoit des centaines de longs-métrages du monde entier, DVD sous pochette en plastique, titre écrit à la main, parfois en arabe ou en chinois. Ils sont tous visionnés, sans distinction de pays, de style, de réputation (p.45). « C’est la grande démocratie de la sélection : n’importe quel film, même réalisé par un inconnu, venu d’un pays rare, ou réalisé dans des conditions techniques précaires, sur un ordinateur, un smartphone ou en super 8, est visionné par les comités de sélection. » - Lundi 15 juin.

    Grand admirateur de Sergio Leone, Thierry Frémaux projette à Cannes 2012 une version restaurée du sublimissime Il était une fois en Amérique, hommage  au grand réalisateur italien décédé. S’il avait été là, « peut-être qu’il se serait dit qu’il faut savoir se soustraire à ses propres tourments pour profiter de la vie et de ce à quoi on a décidé de se dédier, même quand on y a gagné beaucoup de souffrance et de solitude. J’ai l’impression de parler de tellement de cinéastes, là. » - Dimanche 5 juillet.    

     

                                          

    Lé délégué du Festival évoque largement les activités de l’Institut Lumière, sis au 25 de la rue du premier film. Restauration de copies, festival d’octobre et cette année, premier long-métrage de 150 « vues cinématographiques » des frères Lumière, les pionniers du cinématographe, sous la houlette émue du grand ami Bertrand Tavernier, président de l’Institut et lyonnais pur sang.

    Lire  Sélection officielle (et confidentielle) plaira tant au cinéphile qu’à l’homme de la rue, tant la passion suinte entre les notes prises parfois sur un coin de table, à chaud, vibrantes moderato, à l’image d’un homme discret et fidèle en amitié. « Le sentiment d’avoir manqué à quelqu’un est un dérangeant chuchotement de l’esprit. Et ce peu de bruit me réveille la nuit.» (p.53).

    Le délégué général rend souvent hommage à l’équipe qui monte à mille cinq cent personnes la semaine du Festival, (vingt-cinq salariés au long de l’année). Il s’entend très bien avec le nouveau président du festival, Pierre Lescure, co-fondateur de Canal+ . L’amitié, un ferment indispensable au bon esprit festivalier, rend Thierry Frémaux disponible aux invites d’autres festivals, que ce soit à Bologne ou Odessa. Ce serviteur du cinéma court après le temps la plupart du temps mais s‘ennuie dès que « la vie normale revient, comme la morosité, et le temps qui passe mal, dans des journées mal organisées et sans surprise.» Si, si, ça arrive, c’était le 26 juin 2015.

    Je repars dans ma lecture. La journée du jeudi 20 août 2015 commence par un échange de mails avec Jodie Foster avant l’accord de Mads Mikkelsen de participer au prochain Festival Lumière. L’acteur est inquiet de savoir si Thierry et lui pourront rouler (à vélo… rouge, c’est ceux qui vont le plus vite)…

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :