• Un grand cru

     

                                                                             

    La famille et le vin ont en commun de s’inscrire dans la durée. La famille rythme les saisons de la vie, les saisons règlent la qualité du vin. Le tournage de Ce qui nous lie s’est étalé sur une année, à raison de trois semaines par saison. Le film a eu le temps de mûrir, de bonifier entre les prises. Ces intervalles ont permis à Cédric Klapisch d’assembler un grand cru, cépage de lien fraternel, d’engagement affectif, de transmission et d’œnologie.

    D’emblée, on se sent bien dans la vigne bourguignonne. Le paysage change de jour en jour, mais au fond, rien ne change dans l’art de cultiver le raisin et d'en presser le jus au point d’en extraire un breuvage divin. Le père a transmis le goût de la vigne très tôt à ses trois enfants, convié à des séances dégustation dès le plus jeune âge. Le cadet, Jérémie  ne peut que tremper le doigt.  Juliette, la puinée a déjà un fameux « nez ». Jean est approximatif. L’aîné et le père communiquent mal. Jean est tenu de veiller sur ses frère et sœur. Le paternel le  rend responsable de leurs frasques. Devenu grand, Jean claque la porte et part faire le tour du monde malgré le lien profond qui le relie à Juliette et Jérémie.

    Photo Ana Girardot Juliette seconde son père, Jérémie épouse la fille d’un gros vigneron voisin. Absent aux funérailles de sa mère, Jean revient à temps au chevet de son père dix après avoir laissé sa famille. Le patriarche décède. Le trio doit décider s’il vend le domaine à très bon prix  ou  s’il le morcèle pour acquitter les droits de succession. Jean, revenu d’Australie, où il a vignoble, fils et une compagne sur le fil de la rupture, ne compte pas s’éterniser sur les terres familiales. Il prolonge néanmoins son retour, histoire d’épauler Juliette, angoissée à l’idée de gérer sa première cuvée. Jérémie fait des allers et retours entre sa belle-famille et  sa maison de cœur.

                                         Ce qui nous lie : Photo Ana Girardot, François Civil, Jean-Marc Roulot, Pio Marmai

    Ces trois-là mûrissent au fil de la vinification, suivie étape par étape (la fête de clôture des vendanges, du pur Bacchus). La fermentation vinicole n’a d’égale que la germination psychologique. Peu de choses vieillissent bien. Le vin en est une. L’amour aussi, finit par penser Jean, à cheval entre deux continents, écartelé entre loyauté familiale et fidélité à son désir de vivre loin des siens.

     

                                                               

    « Quelle différence entre la façon de faire du vin ici et en Australie. Là-bas, il faut que ce soit frais. Ici, on fait du vin pour trente ou quarante ans. Finalement, le temps, ce n’est pas du pourrissement. Le vin, c’est comme l’amour, il gagne en maturité avec l’âge.»

    Ce qui nous lie possède terroir et personnalité. Il gagne en corps et en ampleur sur la longueur. Les séquences épousent la succession des saisons et les variations d’humeur des humains. Quelques retours en arrière nous replongent dans l’enfance joyeuse d’un trio inséparable. Cette  longue complicité retient Jean en Bourgogne. Il lui faut assumer son destin d’adulte, dire adieu à son enfance chérie et  sortir de l’indécision sentimentale.Tout en ne sortant pas d’indivision pour préserver l’intégrité du vignoble ancestral. Un véritable casse-tête.

     

                                                             Ce qui nous lie : Photo Ana Girardot, Pio Marmai

    (...) Je sentais intuitivement que si je voulais faire un film sur le vin c’était parce que j’avais envie de parler de la famille. Ce que l’on hérite de ses parents, ce que l’on transmet à ses enfants. J’ai connu le vin par mon père – qui ne boit pratiquement que du Bourgogne. Quand j’ai commencé à boire (vers 17-18 ans) il me faisait goûter ses vins… C’est grâce à lui que j’ai eu cet apprentissage. Jusqu’à il y a peu de temps il nous emmenait en Bourgogne mes sœurs et moi faire des dégustations dans des caves. C’était une sorte de rituel, une fois tous les deux ans à peu près…

    Cédric Klapisch réussit un joli film ( 28 juin en Belgique, 14 juin en France). Il se donne le temps d’épaissir le trait de situations simples en apparence. Il nous fait rire et pleurer, penser et rêver, et surtout il partage son amour de la bonne bouteille. L’humour fertilise une chronique riche en émotions, spécialement chez le spectateur en délicatesse avec le père. Je croyais certaines blessures cicatrisées. La répétition de scènes confrontant ou associant Jean et son « papa » a ravivé quelques plaies bien enfouies. Quand le vin est tiré, il faut le boire, certes. Par bonheur, un bon film aide à mettre de l’eau dans son vin.

     

     


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