• Un Belge à Paris

     

               Retour de Paris, devant mon clavier.
               Les images se bousculent. Que dire, qu’écrire… qui en vaut la peine.


    *D’abord «ça», ce clochard prostré sur un escalier du métro, un sac blanc sur la tête. Il dort, la tête contre le mur, le corps en chien de fusil. Je ralentis à peine le pas. Le lendemain, même heure, même station, même dormeur, même position. Seule la couleur du sac a changé, du blanc au noir. Même indifférence générale. Il est 17h30.

      « Vous savez, on ne les voit plus, tellement il y en a », me confie cet habitué du métro.

                                              On retrouve des clochards dormant devant les portes des grands magasins parisiens


    *Grande salle de la maison de l’Unesco. Sept cent personnes. La climatisation soulève légèrement les pages de notes. Un souffle d’air frais désagréable oblige à porter l’écharpe. Des toux éparses volètent dans l’immense salle. Les orateurs cernent la notion de reconnaissance avec des fortunes diverses.

     

                                                          

                                                    Le déni de reconnaissance est une blessure morale.


    Déni a l’égard des migrants, des pauvres, des étrangers, de la différence. L’absence de considération, de regard, de parole poussent à l’acte transgressif : autant faire n’importe quoi pour être vu.


    Certains ont la haine. C’est un état général, ce n’est pas adressé. Ils sont prêts à tout pour susciter l’intérêt, «y compris à se trahir eux-mêmes et à endosser une identité qu’ils n’avaient pas quinze jours plus tôt », note Farhad Khosrokhavar, spécialiste des phénomènes de radicalisation et du jihadisme. Les jeunes des banlieues se sentent séparés du monde, écartés, exclus, Ils ne se reconnaissent pas dans leur parents immigrés qui on trimé toute leur vie, ni dans la société qui n’a rien à leur offrir. La séduction est là de se réfugier dans un islam identitaire, en guerre avec la société, un islam plus réactionnaire que religieux. D’autres jeunes en rupture versent dans la petite délinquance, s’endurcissent au contact des caïds côtoyés en prison. Des réseaux se créent et diffusent à l'extérieur.


    *Je prends un bus pour sillonner Paris à ciel ouvert. J’aime humer l’ambiance d’une ville au milieu de ses habitants. Je capte au vol le nom des rues, rue de Sèvres, rue du bac, Odéon, le quartier des maisons d’édition…je guette les endroits connus. La Seine apparaît houleuse sous un ciel étoilé. Puis longue marche au hasard dans de grandes artères désertes. Sentiment de solitude près du Forum des halles en rénovation (ouverture le printemps prochain). La solitude (voulue) disparaît après avoir cheminé dans l’obscur dédale des grands travaux de transformation en débouchant sur une vaste esplanade colonisée par des familles africaines. La palabre du soir bat son plein. Rires, musique et danse détendent mon corps, redonnent de l’ampleur à ma respiration.

     

    http://elus-idf.eelv.fr/files/2012/12/bus-paris.jpg Nulle crainte excessive depuis les attentats, rassure Argoul sur son blog.
    « A Paris, tout va bien, les gens sont aux terrasses, il n’y a guère que les étrangers (surtout Américains) qui ont déserté.»


    N’empêche, vite, vite, retour dans mes pénates, au calme du quinzième arrondissement où j’ai pris mes repères. La brasserie grouille à l’heure de l’apéro. Une petite mousse, lecture du monde des livres, je me sens chez moi, heureux de retrouver le cocon d’îlots chaleureux, zincs, coiffeur, épiceries, artisans, petits restos.

     

    * A quoi servent les philosophes ?, titre la revue Books. A aider ceux qui s’efforcent de comprendre. Edouard Delruelle termine son exposé en insistant sur la joie du plaisir partagé, sur le bonheur de coexister. Retisser du lien dans une société déstructurée, remettre

    l’entraide à l’honneur, pour suppléer la défaillance des solidarités jadis instaurée par l’Etat social.


    Jean-Claude Métraux enfonce le clou, il priorise la reconnaissance mutuelle, c’est-à-dire reconnaître à chacun le droit de donner et donc de savoir recevoir. Don et gratitude dans des relations symétriques, l’un et l’autre ayant autant à donner qu’à recevoir.
    Et s’il fallait transmettre une valeur aux générations futures, ce serait celle de la responsabilité relationnelle : revaloriser le vivre ensemble dans un monde replié sur lui-même.

                        La parole est don. Pouvoir raconter son histoire, c’est comme si quelqu’un te faisait confiance.

    La liberté radicale, c’est de se découvrir soi-même, de se dépêtrer de ses croyances, et de pouvoir changer notre regard sur l’autre, de le reconnaître dans son identité et ses capabilités.


    * Dans le train à lente vitesse du retour (une personne sur les voie et avarie à la motrice), je pense à deux films. La vie rêvée de Walter Mitty et Monsieur Flynn.


    Walter, chef du service négatif de Life voit sa photo en couverture du dernier numéro du magazine d’information. Life rend hommage aux travailleurs de l’ombre qui ont permis à la revue d’être connue dans le monde entier. L’ultime couverture de Life reconnaît enfin le talent et le mérite de Walter. L’homme discret apparaît au grand jour, il est reconnu aux yeux de tous.
    Nick travaille dans un centre d’accueil des sans-abris à Boston. Il tombe sur son père sans domicile fixe. Et si mon clochard du métro avait été un proche… Une époque formidable redit également qu’une vie peut basculer du jour au lendemain.

                                                                   Une époque formidable...

     

     


  • Commentaires

    1
    madmich
    Samedi 19 Décembre 2015 à 18:41

    Merci pour cette promenade dans le monde du ciné et de la presse et dans le monde tout court. Je suis avec intérêt tes périgrinations et chroniques. Si j'ai bien compris, nous ne te verrons pas à Aix en chair et en os, mais en vidéo conférence. Passe de bonnes fêtes.

    2
    Dimanche 20 Décembre 2015 à 07:18

    Non, non, la vidéo conférence, c'était une boutade. Je serai probablement à Nantes pour les narratives en juin prochain.

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