• Trop plein

    Un chapelet d’idées lâchées sur une feuille suffit à lancer l’écriture. Les intentions initiales évoluent au gré des associations libres. La plume trotte, l’esprit galope. Le texte fini, je reviens au brouillon. De nouvelles idées ont évincé quelques premiers jets. Des idées neuves restent également en suspens. Il y a trop plein. Yoko Tawada parle de « résidu ».


    « Ce qui est éliminé à souvent plus de valeur que le produit lui-même, il ne disparaît pas sagement dans le néant, il se révolte et écrit le texte suivant.»

                                            De résidu en résidu, on ne cesse jamais d’écrire.


    Aujourd’hui, je vous parle de résidus et d’un film ancien qui s’est glissé inopinément entre les « restes.»

    Rés./1 Lu les résultats d’une enquête. Les jeunes préfèrent toujours la salle pour se faire une toile. Ils aiment aller au cinéma en groupe puis boire un verre. Réjouissant. Petit bémol, leur nombre diminue.


    Rés./2  My Old Lady et White God, 2 bons films dont je n’arrive pas à parler en période de fêtes parce que j’ai besoin de légèreté. Je leur rends justice.

                                           My Old Lady


    My Old Lady est l’adaptation d’une pièce de théâtre par l’auteur. Un américain à Paris veut prendre possession d’un appartement légué par son père. Il doit composer avec une viagère nonagénaire, mère d’une fille aussi paumée que lui, tous deux en délicatesse avec leur paternel. Secrets de familles et chagrins rentrés éclatent. Longuet, autobiographique et remuant.

     

                   White God  

    White God est une fable racontée en hongrois. Le régime traque tous les chiens bâtards. Une fillette et son toutou résistent. La deuxième Rhapsodie hongroise de Liszt adoucit à peine les mœurs. Lily cherche son compagnon dans la ville brutale entre deux répétitions. Son Hagen prend la tête d’une meute de 250 chiens, filmés sans effets spéciaux. L’ombre de Spartacus plane sur la révolte contre la barbarie. Une parabole efficace et dure sur l’intolérance et la cruauté humaine.


    Rés./3 J’avais évoqué une fixette sur Modiano. Je sais enfin pourquoi la photo parue dans le Monde m’avait attiré. J’ai vu sur le visage timide et teinté de crainte de l’écrivain, la mimique de l’enfant que j’étais à 4 ans lorsque je ne parvenais pas à sourire devant l’objectif d’une photographe professionnelle mandée par mon père. J’ai plongé dans la biographie du prix Nobel hanté par l’oubli. Un gros point commun : reniés par le père. Et surtout, l’habitude chez Patrick Modiano fikk Litteraturprisen

     

    Modiano de glisser deux pages réelles dans chacun de ses romans. Il décrit des faits précis, adressés à une personne qu’il voudrait revoir. Personne n’a jamais réagi, comme mon père n’a jamais sourcillé à mes messages écrits ou radio (cfr mon livre)

    Cette explication tardive de mon aimantation modianesque accrédite la possibilité d’une télépathie dans l’espace. Elle témoigne certainement des tours imprévus mitonnés par les hasards de l’existence.


    Voici que surgit l’invité surprise, Une femme libre, croisée sur Internet. Jill Clayburgh me regarde et m’interroge : pourquoi ne suis-je pas dans ton livre aux côtés de Julia, Norma et Alice ?

     

                                                                                                  Jill Clayburgh.jpg

    Oui, c’est vrai j’aurais pu raconter les déboires de cette épouse trompée par son mari après 17 ans de mariage. Elle tombe des nues, pète un plomb, suit une psychanalyse, se ressaisit, file un nouvel amour et repousse une demande de vie en couple. Erica a découvert les délices de l’indépendance, elle se sent assez vaillante pour continuer seule.


    Ce type de femme aurait pu inspirer ma mère en plein naufrage conjugal. A l’époque, je cherchais au cinéma des modèles féminins affrontant crânement l’adversité. Pourtant, j’ai oublié la femme libre, vue en 1978. Normal, cette année-là, je me mariais. La joie a complètement submergé ma quête de femmes courage. J’étais entièrement pris par une belle aventure qui continue toujours avec ma première et unique compagne. L’idée d’infidélité m’était insupportable, surtout incarnée par ce mari pleurnichard qui avoue sa trahison en pleine rue à sa femme, ébahie puis méprisante.

    J’ai eu envie de revoir le film. Hélas, Une femme libre est quasiment introuvable ou impayable. Entretemps, Jill Clayburgh est morte en 2010 et Paul Mazursky a rendu l’âme en juin dernier.


    Les souvenirs sont souvent liés à des émotions ou à un contexte particulier. Quand j’ai écrit le chapitre sur trois femmes attachantes, repris dans «Le cinéma une douce thérapie», j’ai convoqué la tristesse de mon adolescence. Quand Une Femme libre est réapparue, elle m’a rappelé la joie d’avoir  rencontré la femme de ma vie, magnifique éclaircie dans un ciel assez sombre à l’époque.
                        Ma mémoire cinématographique déborde de résidus existentiels. Suite au prochain échouage.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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