• Trente ans après

     

     Je capte des bribes d’un dialogue entre deux dames d’âge mûr à la sortie d’Au nom de ma fille (13 avril en Belgique, 16 mars en France)

    - J’ai trouvé cela un peu lent. On avait envie que ça avance.

    Bigre. Trente ans de combat judiciaire acharné condensé en quatre-vingt-sept minutes, cela me paraît pourtant  un minimum. Peut-être attendaient-elles impatiemment que justice soit rendue.

    - En tout cas, celui qui fait ça à ma fille, je le tue.

                                                  Affaire Kalinka : retour sur la traque acharnée d'un père

    Le couperet tombe, pas de pitié pour les violeurs. L’impitoyable spectatrice s’est identifié au père  justicier en endossant sa rage froide. André Bamberski obtient finalement la condamnation de l’infâme docteur Krombach en 2011, vingt-neuf ans après la mort de sa fille. Il a septante-deux ans, son tortionnaire septante-six. Le père ravagé avait juré sur la tombe de Kalinka de ne jamais renoncer à laver l’honneur souillé de sa fille violée et tuée à quatorze ans par son beau-père.

    L’expert comptable sèche rapidement ses larmes, il enfouit son chagrin dans une quête obsessionnelle de vérité. André défie les États, les magistrats, le temps. Personne ne l’arrête, pas même son père, lui conseillant de renoncer à faire juger Krombach en France après  une première condamnation à quinze ans de réclusion criminelle. Le jugement est prononcé par contumace (en l’absence de l’accusé) treize ans après les faits. Bamberski néglige son fils, sa  nouvelle compagne, plus rien ne compte hormis la traque impitoyable de l’assassin violeur.

    Cette opiniâtreté maladive m’étonne. La promesse d’un père à sa fille défunte n’est jamais qu’une promesse à soi-même, il peut s’en délier quand bon lui chante. Bamberski garde le cap coûte que coûte. Parfois, il sonne à la porte de Krombach juste pour lui dire en

    face qu’il ne sera jamais tranquille.

    Cette rancœur inlassable m’intrigue. J’imagine qu’il veut aussi se venger de celui qui lui a volé sa femme. Mais je pressens autre chose. Je trouve une réponse dans un dossier du Nouvel Observateur consacré à l’affaire qui a défrayé la chronique entre 2009 et 2012. Bamberski a été déporté en Pologne avec sa soeur jumelle  quand il avait trois ans en 1940. Il retrouve ses parents à la fin de la guerre. Depuis, il voue une haine tenace à l’Allemagne, reflétée dans ses propos confiés avec calme au journaliste.

    Le nationalisme allemand n'a pas disparu, ils défendent leurs ressortissants envers et contre tout, ils se moquent des directives européennes. J'assume de dire que c'est une forme de nazisme.

    Bamberski rétablit non seulement l’honneur de sa fille, il recoud aussi l’accroc béant du passé. Daniel Auteuil rend à merveille cette blessure secrète, parce qu'il a "cette qualité d'intériorité très particulière, faite de familiarité et d'opacité", disait Nicole Garcia lorsqu’elle le dirigeait dans L'adversaire, également inspiré d’un fait divers tragique.

    Daniel Auteuil n’a rencontré qu’une seule fois le vrai Bamberski, le jour de la scène de l’exhumation du corps de Kalinka pour une deuxième autopsie. Ils se sont peu parlé, l’acteur évitant de se laisser gagner par la souffrance du personnage réel. L'interprète voulait simplement être à la hauteur de cette souffrance et honorer le vœu d’un père qui, en écrivant un livre et en acceptant le tournage d’un film, continue à rendre Kalinka vivante.

    Bizarrement, Bamberski ne m'inspire aucune sympathie. Son tempérament procédurier freine l’empathie. Il mande un huissier pour confondre sa femme adultère. Il tance un collaborateur pour l’inscription erronée d’un montant de cent cinquante euros dans un bilan de vingt millions d’euros.

     "Rien n'affecte sa certitude d'avoir raison. Pour lui, c'est une conviction inébranlable" a dit de lui un expert-psychologue, qualifiant son tempérament de "rigide". Lui s'admet "vieux conservateur" et "parfois vaniteux", mais préfère parler de "rigueur" (L'Obs du 22 mai 2014).

    Cette rigueur trempée dans un bain d’acier lui a permis de mener un combat victorieux seul contre tous. La dimension épique de cette pénible histoire a convaincu Vincent Garenq, féru de figures héroïques luttant pour le triomphe de la vérité, tels le procès d'Outreau et la fraude Clairstream

                               Présumé coupable      L'Enquête                           Au nom de ma fille

     

    Au nom de ma fille colle fidèlement à la chronologie d’une traque obsessionnelle étalée sur trente ans. Ni pathos, ni répit, les faits rien que les faits. Le cinéma joue au témoin fidèle, dépouillé d’imaginaire, astreint à un devoir d’exactitude, (trop) soucieux de respecter le calvaire d’un homme ulcéré face à l’indifférence de la justice. Le cinéma tel un aide-mémoire pour ceux qui ont envie de se souvenir.

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Thierry
    Mardi 2 Mai 2017 à 16:17

    Le film « Au Nom de Ma Fille » démarre lentement. Cela dit, par la suite, les évènements s’enchaînent rapidement. Je n'ai pas vu le temps passé... Ce long-métrage est à la fois poignant et troublant. 

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