• Terre Léontine

    L'envie m'a pris de reprendre et de retravailler un  texte écrit il y a quelques années. Il y a peut-être le terreau d'un court-métrage. Belle journée à vous qui passez me lire un petit mot.

     

    Dans la grande descente de Beaupré, quelle que soit l’heure, Léontine est plantée dans le paysage. Courbée sur ses haricots et ses salades, elle est à l’ouvrage, à traquer impitoyablement la moindre mauvaise herbe intruse, indésirable dans son potager tracé à la versaillaise.

    Elle assume gaillardement ses 348 saisons, Léontine. Jardiner est sa première nature. Douze générations de forcenés du sillon droit, de la terre amoureuse, en attente des semis nourriciers. Léontine est la dernière au champ, les centaines d’hectares sont devenus quelques ares, vestiges de la dévotion si longtemps vouée à la bonne culture. La parcelle, travaillée jour après jour, jouxte une ferme basse, autour d’une cour en U. Léontine administre les lieux en solitaire, sans soutien, pas même celui d’un chien ou d’un chat, comparse familier des bons et mauvais jours.

     

                                            

     

    Parfois, ses petits enfants passent une journée à la campagne, « cela fait tellement de bien aux petits. » Son premier arrière petit-fils est plus mordu. Il prend pension l’été. Gosse des villes, il a succombé à la noblesse des chevaux en liberté dans la pâture voisine. Il les approche, les amadoue, se coule sous leur poitrail et les régale d’une bonne brassée d’herbe vert tendre, bienvenue par les canicules que l’on a connu ces dernières années.                                      

                                                                  

    Le gamin et l’aïeule ne parlent guère. Leur communion, c’est le grand air, dès le saut du lit jusqu’ à l’évaporation du soleil derrière le tienne aux braises. Léontine surveille Olivier du coin de l’œil quand il se mêle aux chevaux. Elle n’arrête pas de sarcler, de biner, de suer sur un pissenlit irréductible, mais elle a le radar sur son petit bout.

    Quand je passe en voiture sur le chemin agricole qui longe le royaume de Léontine, je les aperçois parfois, entre les rangées de légumes, affairés à déloger l’improbable graminée qui aurait survécu au zèle exterminateur de l’alerte octogénaire. Tableau éloquent de la communication non verbale. Les deux générations réunies dans la traque aux mauvaises herbes cultivent avec bonheur la communication non verbale.

     

                                                        

                                          Vieux, Dame, Femme, Personnes Âgées

    Observée à la dérobée, Léontine a le visage étonnamment lisse, comme si un sortilège effaçait quotidiennement les rides naissantes. Elle était partie intégrante de mon ressourcement trimestriel loin du chahut de la grande ville. Et j’étais soulagé, lorsqu’ après deux ou trois jours d’absence, je revoyais son dos arrondi surmonté d’un chapeau de paille d’Italie. J’étais convaincu que se colleter avec la terre représentait la cure de jouvence idéale pour la jardinière taciturne. Pensez-vous, pas un bonjour, pas un signe en dix-sept ans de voisinage. C’est vrai, je ralentissais à sa hauteur, mais je ne m’arrêtais pas. Je n’avais nulle envie de couper son effort, de l’obliger à se redresser, de se déconnecter de l’énergie que lui renvoyait la terre. Et puis, rien de plus insignifiant qu’un salut de convenance.

    J’ai toujours cru que Léontine serait éternelle. Jusqu’au jour où je vis des voitures attroupées de part et d’autre du chemin. Mon regard se figea sur le potager désert. Je ralentis, quasiment à l’arrêt. La mine allongée des visiteurs dans la cour ne trompait pas, Léontine avait rangé ses outils pour de bon, J’accélérai pour gravir Beaupré. Il était quatre heures de l’après-midi. Le soleil emplissait l’air d’une douce chaleur éventée par un alizé discret. Le temps rêvé pour jardiner. Le parterre à l’entrée de mon petit paradis était le refuge des herbes folles. L’envie me prend d’expulser les résidents à demeure. Cinq heures plus tard, j’étale des deux mains la terre aérée et libérée. A genoux, à caresser et à caresser  la parcelle allégée , je songe au mouvement de la marée, si rassurant dans sa pérennité, si reposant dans son flux et reflux invariable.

    Je me relève et titube sous les courbatures. Désherber gomme le temps, lave le cerveau, apaise. Vous n’avez qu’une obsession, éradiquer l’indésirable et renouer avec un sol vierge et accueillant. Préparer la terre  à un nouveau possible. Chaque jour, Léontine couvait son lopin, promesse d’une jeunesse prolongée.Chaque jour, elle gagnait une nouvelle vie. Elle s'employait à retarder la déshérence de son pré carré, ultime témoin d’une lignée de filiation avec l’homme.

    Au tour du petit.

    Je me suis couché de bonne heure après ce corps à corps avec la terre. Je me suis réveillé à l’aube. Je voulais partir tôt pour éviter les bouchons de fin d’été. La route était mienne. A hauteur de Beaupré, je  tourne la tête machinalement J’ai vu Olivier, casquette sur le chef, occupé à éjecter les limaces, prédatrices des salades en pleines feuilles Je m' arrête et je baisse la fenêtre.

    - Bonjour, comment ça va ?

    Le petit tourne lentement son visage. Deux grosses larmes coulent sur ses joues déjà écarlates.

    -Ca va. Mais j’ai pas trop le temps de parler. Grand-mère n’est pas là et il y a de l’ouvrage.

    Je redémarre en silence. Dans le rétroviseur, je vois Olivier, l’arrière petit-fils, une main dans les salades, lever son bras libre et l’agiter en guise d’au revoir.

    C’est sûr, grand garçon, que là-haut, elle est fière de toi, Léontine.

     

                                                                           lever-de-soleil-sur-les-calanques-02.jpg

     

     


  • Commentaires

    1
    Vendredi 20 Février 2015 à 10:49
    argoul

    Joli texte littéraire, un brin mélo mais ancré sur le temps long de la tradition.

    J'ai cependant quelques doutes sur la présence d'un "alizé" en nos contrées, le pays de cette histoire serait-il situé sous les tropiques ?

    "Le radar sur son petit bout" est-ce une expression du coin ? Le petit bout en français désigne généralement quelque appendice qu'il n'est pas de bon ton de montrer, surtout pour une femme octogénaire.

    L'histoire serait à prolonger par le gamin grandi qui cultiverait bio (si ses parents ne vendent pas le terrain avant...). Une belle intrigue de famille où les valeurs s'opposent au gain.

    Mais ce texte laisse une douce impression à l'esprit, comme un recentrage nécessaire sur ce qui vaut.

    2
    Vendredi 20 Février 2015 à 11:04

    Aucune confusion possible chez nous sur "petit bout".

    Alizé est à prendre comme métaphore de la douceur. Et puis, avec le réchauffement climatique, qui sait?

    Je suis preneur de la suite que tu amorces.

     

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