• Tavernier, clap dernière

     

     

     

    Je peine à quitter le défunt. Je le croise sur la banquette arrière d’un taxi à la télévision. Il explique comment il a convaincu John Goodman de prendre le rôle d’un mafieux dans un film à tourner en Louisiane. L’acteur hésite :

    - Il faudra que je parle avec l’accent italien ?

    - Il n’en est pas question un instant.

     

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    Soupir de soulagement. John accepte le rôle du mauvais Dans la brume électrique. Je suis précisément en train de lire le récit de tournage d’un des derniers fleurons du cinéaste lyonnais. Ce livre devrait être distribué à tous les étudiants en cinéma. Il recèle l’abc du métier, saupoudré d’une belle dose d’humanité, qualité indispensable à la réalisation d’un bon film. Je venais de revoir le film, les images étaient encore fraîches dans ma mémoire. J’ai donc savouré chaque page de cette incroyable odyssée aux pays des crabes et des cajuns.

    Les crabes, parlons-en. Tavernier est méticuleux, perfectionniste. Il doit tourner la découverte d’un corps mutilé dans un baril. On ne verra que des cheveux couverts de crabes ; l’horreur de la scène se lira uniquement sur le visage des acteurs. Nous sommes en Amérique. Dès qu’on filme des animaux, un fonctionnaire débarque pour voir si les crabes ne sont pas maltraités.

    « Il regarde comment on les manipule, vérifie que le tonneau soit humide, que le plan ne dure pas trop. Tout cela dans une région où l’on fait frire, griller, bouillir des dizaines de milliers de crabes par jour… Ces crustacés constituent un des bases de la cuisine cajun. »

     

                                                  Tommy Lee Jones et Peter Sarsgaard

    Tavernier veut que l’on découvre le baril en mouvement, avec les crabes qui bougent. Mais les bestioles ont été tellement chouchoutées qu’elles se sont endormies. Le plan prend des heures.

    C’est un de ces nombreux contretemps qui usent  la patience surtout quand l’horaire de tournage est serré. Les States ne badinent pas avec les heures sup’, ni avec la pause repas, prise en plein milieu d’une prise. Inimaginable en France. Ce film, B. Tavernier l’a voulu, coûte que coûte.

    Il tombe en amitié avec Dave Robicheaux en 2001, le détective imaginé par l’écrivain James Lee Burke.

    « Tout de suite j’ai senti qu’il faisait partie de ma famille, que je comprenais ses doutes, ses colères, ses accès de violence. Que je les partageais. Et j’adorais les descriptions des paysages, les atmosphères. »

     

                                            

    En 2006, Tavernier rencontre l’auteur du polar. James Lee Burke le pilote dans les bayous brumeux de Louisiane. Le courant passe immédiatement entre les deux artistes. Tommy Lee Jones sera Robicheaux à l’écran ; une pièce, un tempérament. Il ne se prive pas de mettre son grain de sel partout. Souvent, à juste titre. Tavernier le suit et le contre aussi. Jamais frontalement, conseille Burke, qui connaît bien Tommy, parce qu’après il te le fait payer. À la fin du tournage, l'acteur bourru confie à Tavernier que son père avait un point commun avec Dave Robicheaux. Cela m'a aidé, dit-il. Cela explique aussi pourquoi il a cru au personnage et au film.

     

                                                          

    L’écriture du scénario prend 14 mois, les repérages plusieurs semaines, le tournage 41 jours éprouvants. Tavernier est éreinté, il a le mal du pays. Il commence à monter les images en Amérique. Ça ne colle pas avec le monteur local. Il est désespéré. Il rentre en France et monte chez lui avec un monteur qui sent bien le film. Le rêve.

    J’ai beaucoup aimé ce polar métaphysique. Il charrie le réel d’une contrée dévastée après l’ouragan Katrina en 2009. Chaque image véhicule le soin apporté à rendre l’atmosphère du livre, le poids du passé, l’oppression du racisme. Les acteurs adhèrent au projet, donnent le meilleur, même dans le plus petit rôle. Ils sont souvent du coin, ils sentent ce que Tavernier attend d’eux, que le film va rendre justice à un pays délaissé par Washington.

     

                                                          Tommy Lee Jones et Mary Steenburgen

    La plus belle scène du film, c’est un dialogue entre Dave et sa femme Bootsie ( jouée par Mary Steenburgen que j’adore). Tavernier voulait un moment solo avec les deux amants

    - D’accord Bertrand, mais de quoi pourraient-ils parler ?

    - De la compréhension.

    Tommy, l’acteur, va lui écrire un dialogue qui sera repris tel quel, un texte « mystérieux, poétique et drôle ». La scène est filmée à deux caméras, une magnifique lumière revient après un ciel noir durant les répétitions. L’amour entre Bootsie et Dave transparaît entre des phrases qui n’ont rien à voir avec le sentiment amoureux.

    Je me souviens du dernier plan de la séquence. Dave prononce des paroles étranges en lançant sa canne à pêche. Le producteur demande de terminer sur un plan très serré sur Tommy. Tavernier veut un plan plus large avec le mouvement de la canne, la réaction de Mary et le ciel derrière elle. Cette divergence de vues provoquera une forte tension entre la production (US) et le cinéaste importé. Heureusement, il ne reste qu’une petite moitié de tournage.

     

                                                                        Dans la brume électrique: Tommy Lee Jones

    Tavernier ne réalisera qu’une fois aux États-Unis, lui, l’amoureux inconditionnel du cinéma yankee. Il voulait Dave, il l’a eu. Un joli coup dans l’eau des alligators louisianais.

     

     

     

     


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