• Sujet explosif, cinéma détonnant

     

      "Spotlight" : quand les journalistes prennent les armes au cinéma... Pour combien de temps ?   est mon premier grand film de l'année.

    Spotlight ( 27.01 en France, 3 février en Belgique), traduisez projecteur, un nom rêvé pour des journalistes d’investigation. Le cinéma américain au mieux de sa forme et de son engagement.

    Le  journaliste que j'ai été s'est projeté à fond dans l'équipe d'investigation du Boston Globe. Quatre journalistes ont enquêté un an afin d' établir la réalité des abus sexuels commis sur des enfants par quatre-vingt sept prêtres des paroisses de Boston entre 1976 et 2001.


    L’histoire démarre au quart de tour, tendue, dense, humaine, inspirée du scandale énorme tenu sous le manteau de la société catholique conservatrice d’une cité de 620.000 habitants restée une petite ville. Les acteurs donnent le meilleur d’eux-mêmes. La partition d’Howard Shore s’accorde discrètement à la souffrance des victimes.

     

                                                                  Spotlight : Photo Brian d'Arcy James, John Slattery, Mark Ruffalo, Michael Keaton, Rachel McAdams


    Le registre pudique de Tom Mc Carthy nous fait percevoir la détresse infinie des enfants abusés devenus adultes. Leurs témoignages douloureux montrent la souillure indélébile enfouie sous la culpabilité et la honte (voir sur ce sujet l’exposition au musée du Dr Guislain).


    « La honte s’installe parce qu’elle est indicible. Elle est indicible parce qu’en parler conduirait à mettre à jour des choses inavouables et au risque d’être soi-même désavoué. » (Les sources de la honte, p.67).


    La honte vire à l’inhibition. Un enfant abusé a tendance à être indulgent envers son agresseur, surtout lorsqu’il représente une autorité morale. Une victime explique.


    «Quand tu es un gosse des quartiers pauvres et qu’un prêtre te demande un service, c’est comme si c’était Dieu qui parlait, tu te sens honoré. Un prêtre, c’est quelqu’un ». Les abuseurs ciblaient les quartiers populaires, les foyers désunis, les familles aux pères absents. La violence psychique s’ajoute à la violence sociale. L’horreur intégrale.

                                                                                Spotlight : Photo Neal Huff


    « Les traumatismes sexuels sont liés à l’expérience d’une mort psychique ; celle-ci survient dans une expérience destructrice dépassant les ressources de la personne.» (Les mots du trauma, p.267). L’enfant est gommé dans sa spécificité d’enfant. L’adulte prend quelque chose à l’enfant et s’en nourrit, il ne lui donne rien, pas même l’affection que le petit s’efforce de voir dans la violence du violeur référent.


    En dénonçant les sévices sexuels perpétrés sur une grande échelle, les journalistes du Globe rétablissent les victimes dans leur dignité. Le travail de reconstruction de confiance dans l’autre peut commencer, de façon à ce que la victime puisse à nouveau se        «reconnaître elle-même dans son humanité blessée.»

    Certains réussissent à parler de leur traumatisme, à fonder une famille, à avoir des enfants. Mais un sentiment d’injustice, une colère sourde peuvent continuer à les ronger, confrontés à l’impunité insupportable dont bénéficient leurs agresseurs.


    Encouragés par la perspective de voir leur maltraitance reconnue, des victimes finissent par lâcher leur paquet aux journalistes. Elles croient à la volonté de ces enquêteurs déterminés à briser la loi du silence protégeant une Église hypocrite et nocive, cul et chemise

    avec la justice et les notables. Spotlight : Photo Liev Schreiber, Michael Keaton Le premier article en janvier 2002 a été suivi de six cents autres alimentés par les nombreux témoignages adressés au journal. La parole désamorce les angoisses.

    "L'angoisse vient dans le corps lorsqu'il est déserté par la douceur." (Anne Dufourmantelle, Puissance de la douceur)

    Le récit de leurs tourments  permet aux victimes de se réapproprier leur histoire et d’atténuer le pouvoir traumatique de souvenirs pénibles. Les «survivants» quittent la rumination mentale qui cherche désespérément un sens aux évènements affreux vécus. La publication des articles et la sanction (même ténue) des malfaisants ont permis aux victimes de redevenir auteurs de leur histoire et d’ainsi renouer avec une identité plus conforme à leur nature profonde.

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Michel
    Samedi 6 Février 2016 à 05:59

    Merci pour cette belle analyse, bien éloignée des commentaires convenus, qui apporte profondeur et humanité à l'analyse cinématographique

     

      • Samedi 6 Février 2016 à 06:57

        Merci Michel. happy

        Je prends le film comme point de départ d'une approche psychologique des situations, des personnages. Je me refuse désormais à faire de l'analyse cinématographique, terriblement  complexe si on suit Laurent Jullier. Il  distingue analyse et appréciation d'un film. Exemples à l'appui :

        - cette scène m'a bouleversé : appréciation                                       - un zoom inclut le frère et la soeur en plan serré : description 

        - le travelling avant dans la scène vise à faire ressentir la panique éprouvée : analyse     -la main sur l'épaule du fils signe la volonté d'oublier le passé :  interprétation.

        Bref, ce que j'essaie de faire, c'est d'exposer une dimension psychologique flagrante ou latente, qui amorce une autre vision du film et amène une nouvelle narration du film et sur un thème du film. 

        Telle est l'intention de ce blog qui se traduit parfois par un hybride ciné/psycho/récit/billet d'humeur. Je te remercie de m'avoir donné l'occasion de me livrer à l'exercice ardu de préciser ma démarche en espérant avoir été clairarf pour toi et les lecteurs de Cinémoithèque.

         

         

         

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