• Souvenirs, souvenirs

     

    Ma première toile 2015 m’a ramené 60 ans en arrière, en 1952 précisément. Je n’étais pas né, Billy frôlait les vingt ans. Neuf ans après Hope and Glory le jeune londonien  attend son enrôlement à l’armée. Il nage dans la Tamise tous les jours à la même heure. Il espère attirer le regard d’une jolie cycliste sur la rive opposée. Sa mère aussi guette la rive d’en face. Elle salue de loin l’homme ordinaire qui fut son amant de rechange pendant la guerre. Ils esquissent un geste timide et fugace, vestige d’un moment de folie.

    Queen and Countryse cantonne essentiellement à la caserne avec de belles échappées sur les premiers émois amoureux du jeune puceau. Billy doit tirer 2 ans de service sous la menace d’une affectation sur le front en Corée. L’empire britannique chancelle, des officiers amers s’échinent à retarder la chute en corsetant les conscrits dans une discipline rigide et absurde. Billy et compagnie concentrent leur énergie à saper la hiérarchie et à conquérir les cœurs en fleur.

    John Boorman continue à immortaliser joyeusement son enfance et sa jeunesse. L’histoire de Bill Rowan est très similaire à la sienne. Ses personnages sont  inspirés par sa famille et  ses amis de

    l’époque. La maison sur l’île Pharaon, déjà vue dans Hope and Glory (La Guerre a sept ans) : Affiche est réellement celle où

    il a grandi avec ses parents. Elle est voisine des studios cinéma de Shepperton, proximité qui  suscitera la vocation du grand cinéaste britannique.

     

    "Cela a été un réel plaisir de reconstituer tous les détails de cette époque – que ce soit le langage, le maniérisme, les vêtements et le mobilier. C’était troublant. Les similitudes entre les acteurs et les personnages réels étaient nombreuses : "Vanessa Kirby, ma soeur dans le film, lui ressemble tellement que j’avais parfois l’impression de faire un voyage dans le passé lorsqu’elle jouait ses scènes."

     

    Ancrage précis

    En 52, la télévision  pointe le bout du nez dans les foyers. Le père de Billy en achète une à l’occasion

    du couronnement de la reine Elizabeth. Queen and Country : Photo Caleb Landry Jones, Callum Turner, Vanessa Kirby

     

     

    Cela m’a rappelé mes grands-parents, parmi les premiers à acquérir un téléviseur au début des années 60. Ils habitaient la campagne et avaient de longues journées. La télé était leur seul divertissement.

    Cet objet incroyable  me fascinait lorsque je passais le week-end chez eux. Je me souviens de "La séquence du spectateur" le dimanche midi. L’ORTF diffusait trois extraits de films de 10 minutes. J’avais envie de les voir tous intégralement.

    Mes parents n’avaient pas la télé. Mon père adorait le foot. Je me souviens d’un soir. Nous suivions le match Belgique-Brésil retransmis à la radio. Les Belges menaient 2-0 à la mi-temps. Mon père n’a fait ni une, ni deux, il est parti en ville voir le match à la télé dans une brasserie.

    Foot encore, finale de la coupe du monde en 1966. Prolongations entre la Grande- Bretagne et l’Allemagne. Nous sommes attroupés devant la vitrine d’un marchand de récepteurs. Discussions animées. Le ballon qui sacre l’Angleterre a-t-il  complètement franchi la ligne de but ? J’avais 11 ans et l’impression de vivre un moment historique. Ces souvenirs sont précis et bien ancrés dans ma mémoire parce que j’ai vécu les événements accompagné de proches. La mémoire consigne mieux les souvenirs associés à une émotion.

     

    Reconstruction

    Et si parfois le souvenir s’estompe, nous pouvons toujours le reconstruire. Le souvenir peut être réaménagé, reformulé, voire embelli au cinéma et au quotidien.

    Le film de Boorman (sur les écrans le 7 janvier) contient de nombreux éléments autobiographiques.

    Queen and Country : Photo Caleb Landry Jones, Callum Turner, David Thewlis  Queen and Country : Photo Tamsin Egerton  Queen and Country : Photo Callum Turner 

     

    Le cinéaste octogénaire concède toutefois avoir transformé  la réalité pour la rendre plus « cinégénique ».  Privilège de l’artiste ou penchant naturel de l’être humain à raconter et à se raconter des histoires ?

    Nous sommes tous des narrateurs en puissance. La vie est un chapelet d’expériences enfilées en récits. Ceux-ci évoluent en présence d’autrui. Les mots prennent la couleur du moment présent, de l’humeur du jour. Ce qui compte, c’est l’authenticité de l’instant qui fabrique le récit, la vérité actuelle du narrateur même s’il parle du passé.

    Le  récit modifie la façon de se représenter le passé, ce dont il parle. La narration a posteriori permet de penser l’événement, de l’insérer dans une séquence chronologique et de lui donner du sens.

    Nos récits façonnent  notre histoire et nos relations.

    Nous sommes auteurs de nos récits, nous pouvons donc  remodeler notre identité au gré des narrations. Généralement, nous racontons du même (m'aime). Nous signons une histoire officielle qui marque notre personnalité et  nous sociabilise, au risque de nous enfermer dans un personnage figé. 

    Billy est timide. C’est sa nature, croit-il, conforté par son entourage. Pourtant, il lui arrive d’oser

    aborder une fille, Queen and Country : Photo Callum Turner, Richard E. Grant de se rebeller contre son supérieur. Mais l’image

    dominante qu’il donne de lui reprend le dessus et occulte  ces moments d’exception où Billy a délaissé avec succès les  récits battus et rebattus. La timidité constitue une zone de confort jusqu’au jour où elle devient  insupportable.

    Regarder un film, le raconter à sa façon, le transformer avec d’autres spectateurs, amorce une version originale de soi. C’est ce que je veux initier dans des ateliers de ciné-thérapie : créer les conditions d’un nouveau scénario de soi en m’appuyant sur les thérapies narratives. Cette approche récente en Europe ouvre la porte à la reprise en mains de son histoire,  à l’imagination et à la conscience de son potentiel. De quoi donner un tour nouveau à nos autodescriptions.

    Cinéma et thérapies narratives sont destinés à s’entendre. C’est pourquoi je descends dans le sud français pour continuer une formation de thérapeute narratif sous la houlette du MCP. Je vous raconte dans un prochain récit.

     

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Mardi 6 Janvier 2015 à 16:33

    dans mon livre qui raconte quelque peu ma toute petite enfance, j'ai raconté un petit événement de deux façons différentes

    Je raconte, je marque un moment de pause, je m'interroge intérieurement, et je re-raconte une autre "chute" à mon histoire

    Les deux formules me plaisent et je ne sais plus vraiment laquelle est la vraie!

    Mais peu importe finalement, les deux ont reconstruit une part de mon identité

    Ce fut en tout cas super intéressant à écrire

    (tu as parlé dans l'interview de la thérapie narrative... j'espère que tu en diras davantage, cela m'intéresse beaucoup!

    2
    Mardi 6 Janvier 2015 à 19:47

    Le Moi est le résultat de nos récits. C'est gai de sortir de son film habituel.

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