• Rituels cannois

     

    Le président du Festival de Cannes, Pierre Lescure, et son délégué général Thierry Frémaux annoncent que Pedro Almodóvar présidera le jury de la 70e édition du Festival de Cannes, du 17 au 28 mai 2017.

     

    L’information est tombée le 31 janvier. Le Festival respecte à la lettre son calendrier. Le président est désigné en janvier, l’affiche est conçue à la mi-février, la sélection des compétitions est connue à la mi-avril. Je poursuis la lecture de Sélection officielle, le journal qu’a tenu Thierry Frémaux, de la clôture de Cannes 2015 au palmarès 2016. Je suis à la page 378 sur les 617 de cet ouvrage toujours aussi passionnant sur une vie vertigineuse. Certains jours, le délégué général (le directeur) s’écroule de fatigue après une journée démentielle, mais ô combien riche.

    Le sélectionneur a ses rituels comme celui de se rendre dans le pays d’un réalisateur pour visionner son film achevé, en voie d’achèvement ou en montage avancé. « Ce privilège n’est pas sans risque, en cas de ratage » (p.369). Le 10 février 2016, Thierry Frémaux était à Madrid pour le dernier Almodóvar, Julieta. A la clef du voyage, la sélection du film, graal espéré par des milliers de cinéastes, producteurs, distributeurs. Le réalisateur espagnol figure parmi les frustrés de la Croisette. Sélectionné à quatre reprises, il n’a jamais décroché la Palme d’or. Julieta sera choisi et repartira bredouille de Cannes. Le patron se déplacera aussi à Los Angeles, pour The Last face, de Sean Penn, une sélection éreintée trois mois plus tard. Puis repas avec l’auteur. Le visionneur sélectionneur se livre à l’exercice délicat du commentaire. « La part de l’amitié le dispute à celle de l’exigence et il ne faut ni complaire, ni blesser » (p.337). 

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    Le 10 janvier, l’équipe du Festival avait fait le point sur la sélection en cours. « Le rythme des projections est encore calme, juste quatre ou cinq par cette semaine : lorsqu’il s’intensifiera, nous n’aurons plus le temps de rien. Depuis novembre, nous avons vu vingt-neuf films ». (p.322) Cinq jours plus tard, rien de « sensass ». On y verra plus clair  à la fin février après les festivals de Sundance (productions indépendantes américaines), Rotterdam et Berlin, après les Golden Globes aussi, les César et les Oscars. La planète cinéma tourne à plein régime.

    En attendant, Thierry F. téléphone à  George Miller pour lui proposer la présidence du festival. Le réalisateur des Mad Max demande quinze jours de réflexion entre ses allers-retours Sydney/Los Angeles où il a ses pénates. « On ne commence jamais à réfléchir à la composition du jury sans le nom d’un président en poche ». Penelope Cruz est approchée le 28 janvier. Elle n’acceptera qu’après plusieurs demandes (et un long processus d’explication et de séduction, p.344)

                                                                            

    La sélection avance doucement. Le 1er février, deux films en compétition, plus que dix-huit à trouver ! (p.356). Le 8 février, l’équipe charrie le responsable du département films : Il y a moins de films à voir, non ? Non, réplique-t-il, le triomphe modeste, on a déjà dépassé les cent films visionnés et les inscriptions affluent » (p.366).  L’équipe parisienne est montée à trente personnes. Au mois de mai, ils seront plus de mille à tenir droit le Festival.

    La course contre la montre affole les horloges. Le 17 février, le film d’ouverture n’est pas encore connu. Les candidats se bousculent au portillon. Ils vantent chaleureusement les qualités de leurs poulains. Et toujours, cette inconnue : le film sera-t-il prêt à temps ? J’ai encore trois mois à lire, soit 236 pages. C’est dire le volume du dernier trimestre avant l’ouverture. L’homme pressé et heureux de l’être doit être disponible à toute heure, branché 24 heures sur 24 heures à une batterie de moyens de communication : téléphones fixes, portable, mails, messages directs sur Twitter, le matin, la journée, le soir, la nuit. Thierry F. répond rapidement, voire instantanément.

     

                                   
Ken Laoch et George Miller © EPA
George Miller remet la Palme d'or à Ken Loach (I, Daniel Blake)

    « C’est pour ne rien oublier et ne manquer à personne que je procède ainsi. Une réponse qui tarde, une demi-incompréhension, un mot de travers, c’est le feu à la plaine. Aucune négligence n’est permise sauf en avril, au moment des décisions finales : là mes silences seront calculés et tolérés, voire compris » (p.316).

    Qui aurait prédit cette vie trépidante à un enfant de la ZUP (zone à urbaniser par priorité) des Minguettes, à Vénissieux, une ville « communiste » (p.341) où solidarité n’était pas un vain mot. Le délégué général a conservé cet esprit de famille collective. Il cultive ses racines, son terroir, ses amitiés, ses coups de cœur, seule façon de garder les pieds sur terre et la tête dans les étoiles.

     

     

     

     

     

     

     


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