• Rétro plein gaz

     

     

                                                                 
     

    Un souvenir formidable de cinéma gravé dans ma mémoire, c’est la vision de Grand Prix en 1967, en Cinérama. Des bolides de Formule 1  tournaient plein pot sur un écran courbé de trente mètres de large qui s’adaptait à ce que l’œil voyait. Le spectateur suivait la course comme s’il était à l’intérieur des monoplaces. Caméras embarquées, caméras mobiles montées sur des véhicules suiveurs serrant de près les flèches multicolores, John Frankenheimer voulait un rendu aussi réaliste que possible. Le premier plan du film, c’est un pot d’échappement filmé en très gros plan d’où s’échappe une fumée bleuâtre à chaque coup d’accélérateur sur la ligne de départ du Grand Prix de Monaco. Un montage rapide montre bougies, boulons, clés, mains enfilant des gants, casques, mains sur le volant, et enfin visages des pilotes. Et puis tout à coup, silence total, on n' entend plus que les battements de cœur des pilotes.

                                                      

    Je me souvenais très bien de ce silence impressionnant, cadencé par des pulsations cardiaques précipitées à l’approche du départ. J’avais treize ans. Je connaissais la F1 grâce à  la bande dessinée Michel Vaillant et à mon père qui suivait le sport automobile. Il y avait aussi un  pilote belge, Jacky Ickx, assez compétitif. J’ai revu ce film de trois heures hier sur mon écran 102 cm. Le petit écran parvient à rendre la majesté des images tellement le film reste novateur sur le plan technique. Cinquante après, je reconnaissais les circuits du championnat du monde dès les premières images, au point d’étonner mon épouse qui regardait avec moi. Elle n’a aucun penchant pour le sport mécanique mais le réalisme extrême des prises de vue l’a convaincue. La réalisation a voulu coller à la réalité des paddocks. Les acteurs étaient au volant, ils ont suivi des cours de pilotage. James Garner, préféré à Steve McQueen (le héros de Le Mans en 1971) était même très doué.

                                                      

    Le milieu automobile voyait d’un mauvais œil l’incursion d’Hollywood dans les stands. A l’époque, seul Ferrari avait son mot à dire et le veto du commendatore semblait définitif. Jusqu’au moment où Frankenheimer lui a montré les images aériennes du GP de Monaco. L’hélicoptère rasait les arbres et ne perdait pas une miette des 454 changements de vitesse sur les trois kilomètres du circuit. La scuderia conquise a ouvert toutes les portes au réalisateur obstiné. C’était la première fois que la F1 était prise sur le vif, habituellement réduite aux articles papier et à quelques clichés dans les revues spécialisées. Des angles de prises de vue audacieux, le partage de l’écran en quatre, huit, trente sections et davantage, créait une tension soutenue durant les courses. Frankenheimer a innové, il a poussé son équipe à bout, soucieux d’exactitude jusqu’au moindre détail.  

                                                           

    Pari réussi, d’autant qu’en 1966, les pilotes risquaient littéralement leur vie à bord d’engins en déficit d’adhérence et de freinage. La technique de pilotage constituait le principal capital d’écuries modestes, artisanales parfois, avant que l’argent fou  n’asservisse le grand cirque. Plusieurs champions ayant participé au tournage, sont d'ailleurs morts sur les pistes les années suivantes, notamment à l’endroit précis d’un accident dans le film. Leurs voitures étaient des cercueils roulants.

    Le spectateur ne se lasse jamais des tours de circuit car chaque grand prix a son style. Gros plans sur les pilotes et bruits de moteurs à Monaco ; musique (Maurice Jarre) et images bucoliques à  Zandvoort (circuit dans les dunes) dans un élan lyrique ; pluie et point de vue du conducteur à Spa.

    La vie sentimentale des pilotes entre les épreuves lie les séquences à 260 km/h. Des intrigues à l’eau de rose dévoilent le tempérament des pilotes, le tourment des compagnes. On a hâte de revenir sur les circuits. Frankenheimer stigmatise déjà la soif du public et des médias pour le sang. Un des personnages en proie au doute souligne aussi l'absurdité de défier la mort mais, mais quitter l'ivresse du volant n'est pas aussi simple, dit-il à son amoureuse.Grand Prix  peut être regardé du seul point de vue technique. Quelle prouesse de placer aussi fort le spectateur au milieu de l’action. Avec le recul, ce film prend une valeur documentaire, juste avant la mutation mercantile et l'évolution technologique de la F1. Chapeau aussi aux acteurs qui ont payé de leur personne. Les assurances ont résilié leur couverture lorsque James Garner a failli exploser dans une voiture en feu. Ses partenaires étaient Yves Montand et Antonio Sabàto. L’acteur anglais Brian Bedford a été doublé, il ne savait pas conduire.

     

    Côté féminin, Eva Marie Saint, Jessica Walter et Françoise Hardy assuraient un brin de glamour.

    Elles sont toujours vivantes. Chez les hommes, seul A. Sabàto vit encore. John Frankenheimer est mort en 2002. Les informations de cet article sont tirées des excellents bonus du Blu-ray de la Warner Bros (2011), distribué par Warner Home Video France. Je l'ai trouvé chez mon marchand ambulant habituel.

    Prochain rendez-vous, un ciné-club sur le pouce  samedi autour des Figures de l’ombre.

     

     

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :