• Relations

                            

                                  Paterson : Photo                         

    Deux films singuliers donnent matière à penser sur la relation. Nous n’existons que par rapport aux autres, à l’environnement, aux situations. Nous évoluons en étant à la fois semblables et différents de ce qui nous entoure.

    Paterson (7.12 en Bel., 21.12 en France)  est chauffeur de bus à Paterson, paisible bourgade du New Jersey. Son quotidien est réglé comme une ligne urbaine  autour de trois lieux : la maison, le bus, le bar. La journée commence à 6h10, par un câlin à madame grasse matinée. La journée, le bus et les histoires charriées par ses occupants. Paterson tend l’oreille, il goûte ces tranches de vie beurrant sa tartine du jour. Le soir, le bar, après avoir parqué Marvin, bouledogue anglais mesquin, sur le trottoir.  Paterson coule un certain temps accoudé au zinc, spectateur des mini-drames des clients.

    Cette vie insipide à première vue serait carrément monotone s’il n’y avait le carnet dans lequel Paterson consigne des poèmes terre à terre, qui parfois s’emballent sur un élan de fantaisie (toujours dans la tête).

                         … et si ces allumettes bleues de l’Ohio allumaient la cigarette de l’amoureuse

    Apparemment, Paterson flambe peu sinon dans les rimes internes qu’il peaufine sur le chemin du boulot. Parfois, le chauffeur poète ou poète chauffeur s’assied sur un banc et regarde la cascade  gicler dans un fracas d’écume. On se demande ce qui pourrait faire sortir Paterson de ses gonds bien rivés.

    Rien. Il aime la routine comme il admire sa femme créative, décoratrice d’intérieur bicolore (noir et blanc), championne du cupcake, chaque jour inventive.  Elle rêve d’être chanteuse de country et achète une fabuleuse guitare – ça va nous coûter un pont lit-on sur le visage du mari - bref elle bouge.

    Paterson, non ! Sa femme fantaisiste et le train-train suffisent à son bonheur. Quoique… Un jour, il demande la permission de s’asseoir à côté d’une adolescente. La jeune fille écrit des poèmes sans rimes, comme lui. Mais elle a un imaginaire qui laisse Paterson pantois. Il a rencontré une vraie poète, il paraît accuser le coup, lui qui s’évertue à attendrir un réel peut-être devenu trop répétitif.

    Qu’importe. Chaque jour est une page blanche. Et le changement peut s’insinuer entre les lignes. Un lever tardif, une boîte aux lettres bancale, une série de jumeaux croisés en route après le rêve de Laura d’une grossesse à deux têtes, un touriste japonais…

                                                                             Paterson : Photo Adam Driver

    «J’aurais aimé pouvoir revenir en arrière. J’ai l’impression d’avoir raté des choses. Sa vie est à la fois vides et pleins, commente une amie autour d’un verre dans un bar ouvert à une heure tardive. Son mari se demande pourquoi Paterson a laissé ses poèmes à portée des crocs de Marvin. Mon épouse partage la même explication que l’ami. Je pense plutôt… C’est parti, rebond sur rebond."

    Paterson incarne la stabilité, symbolise la résistance à la chronophagie. Ses occupations régissent le temps et non l’inverse ;  sa lenteur détonne et Jim Jarmusch étonne un public  habitué aux rebondissements incessants. Le cinéma, réduit à un dispositif minimum, donne néanmoins à dire, à réfléchir. C’est minimaliste, à petites touches, saupoudré d'humour et d’amour. Le contraire de l’exubérance technologique.

     

                                                           Premier Contact : Photo Amy Adams

    Denis Villeneuve adopte un profil identique dans Premier contact (7 décembre). Un minimum d’effets spéciaux avec un impact maximum signe un grand film de science-fiction sur la communication et le langage. Communiquer, c’est premièrement  installer une bonne bande passante avant d’amener du contenu.

    Louise est chargée d’établir le contact avec des heptapodes venus d’ailleurs. Elle porte une lourde combinaison, armure contre les radiations et les bactéries ambiantes. Les créatures et Louise échangent d’abord avec les mains. Ces espèces de pieuvres tracent des signes vaporeux avec leurs tentacules jusqu’à dessiner des figures souvent circulaires. Louise et son second Ian, un physicien,  ne comprennent pas ce langage des signes. Et le temps est compté. Douze vaisseaux, cônes de 450 mètres de haut, tentent de parler aux hommes en douze coins de la planète. Plusieurs nations envisagent de détruire ces inconnus aux intentions présumées hostiles.

        Louise veut progresser. Sur un coup de tête, elle se dépouille de sa pesante combinaison, au grand effroi de son collègue. Elle avance vers la paroi transparente qui les sépare des extra-terrestres.  Elle colle sa main sur le mur de verre ; une tentacule en forme de fleur vient se coller au membre humain.  Louise a fait un pas vers l’autre, ils peuvent maintenant s’entendre sur un langage commun. Un travail démentiel de compréhension commence, décryptage des subtilités linguistiques d’un idiome  déconcertant, basé sur des logogrammes tracés dans une calligraphie éphémère. Parler une langue façonne la pensée.  C’est beau et renversant.

    Beau et renversant, Premier contact propose aussi une réflexion sur la circularité du temps, espace en boucle, mouvant, la fin se confondant avec le début, le début avec la fin. Les mots sont impuissants à décrire l’état d’un spectateur subjugué et ébloui. Pourtant, Ian le scientifique, « si c’était à refaire, exprimerait plus ce qu’il ressent. »

                                               Premier Contact : Photo

    Je suis à 100% avec Louise dans son intention de rencontrer l’Autre. L’intentionnalité, (in= vers et tendere = être tendu), c’est le mouvement propre de l’existence, on émerge toujours vers quelque chose, ou vers quelqu’un ou vers un lieu… L’intentionnalité est ce mouvement qui porte  l’être humain au-delà de lui-même (Philosophie existentielle pour psychothérapeutes, p.103 de Yaqui Andrés Martinez).

    Louise se dépasse, Paterson dépasse le temps ; l’une stimule, le second intrigue. L’intention détrône le temps. Le cinéma dans toute sa diversité féconde, expérience de beaux moments choisis, prolongés dans la relation amicale d’une belle soirée d’automne.

      


  • Commentaires

    1
    Michel
    Lundi 12 Décembre 2016 à 19:22

    Merci pour cette critique. Je n'ai pas senti un grand enthousiasme pour Paterson. J'ai bien aimé madame grasse matinée. Par contre, je trouve que le chauffeur de bus ne trouve pas uniquement une rupture à la monotonie dans son carnet de poésie. Je trouve que le couple a aussi une vie chargée de poésie, d'originalité, de tendresse, de décalages divers. Et si les poèmes sont partis entre les crocs du chien, c'est aussi une manière de montrer la relativité de toute démarche, vouée à une inéluctable destruction. Je pense qu'il y a une forme d'existentialisme en opposition à l'essentialisme à l'œuvre dans ce film. Et si la poésie est mise en exergue, la réalité n'en est pas moins présente, à travers une architecture urbaine qui laisse à désirer et des contraintes professionnelles bien présentes. Je vois pas mal de jeunes couples se débattre autour de moi entre ces doubles contraintes, celles pour vivre et celles pour survivre. J'ajouterai que la musique traduit à merveille ces énergies contraires. Probablement à tort, je suis moins sensible aux films de science-fiction, mais cet article donne vraiment envie de voir Premier contact.

    2
    Lundi 12 Décembre 2016 à 19:25

    Merci pour la transcription d'une appréciation exprimée par ailleurs.

     

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