• Réel et fiction, cul et chemise

          Tempête : Affiche  27 avril en Belgique, 24 février en France

    Dom, la terre, il ne sait pas y faire. Il faut qu’il reparte dix jours d’affilée en hiver, quinze en été, défier l’Atlantique sauvage, pratiquer

    le «grand métier» de marin pêcheur.

    Je ne veux pas que tu partes, pleure Mailys, sa fille adoptive, au bout d’un week-end de retrouvailles toujours trop court. La mer reprend Dom même le jour où sa fille de seize ans accouche d’un bébé mort-né. Mailys retourne vivre chez sa mère. Dom risque de perdre la garde de ses enfants s’il n’atterrit pas fréquemment. Il aime autant la mer que ses gosses. Le voici confronté à un sacré dilemme. L’homme sauvage essaie la cale sèche. Son fils Matteo lui fait répéter ses examens de capitaine, le père redevient enfant.

    Dominique, Mailys et Matteo rejouent leur vie à l’écran. Père et fille étaient en froid depuis deux ans au moment de tourner. Dominique Leborne accepte rapidement d’imager ses histoires de famille. Mailys hésite. Samuel Collardey la convainc. Il lui explique que c’est l’occasion de renouer le contact, de profiter des temps d’attente entre les prises pour revenir sur le passé. Le cinéma intercède en

    parfait médiateur thérapeutique.  Tempête : Photo Dominique Leborne, Mailys Leborne

    Tempête agence le réel avec les codes et les instruments de la fiction. La vraie vie en format scope, avec éclairage soigné et mouvements millimétrés de caméra. L’expérience a été une franche rigolade, raconte Dominique. J’étais avec mes enfants, mes potes, la mer… Pourtant, le marin libertaire a fondu en larmes à la Mostra de Venise, submergé par la houle des ovations d’un public conquis.

    « Je n’arrivais pas à surmonter mes émotions. Me voir sur ce grand écran avec mes enfants, Matteo et Maylis, exactement comme nous sommes dans la vie… J’étais fier d’eux. Heureux et touché aussi que ce film montre un papa seul, en grande difficulté avec ses enfants. On en parle si peu… »

     

    Dominique Leborne on stage with the Special Orizzonti Award for Best ... Le soir même (puis en octobre au FIFF Namur), Dominique décroche le prix d’interprétation «pour avoir interprété avec autant de présence et de naturel sa propre vie…» Pour moi, Dominique joue si peu, il est fidèle à lui-même. D’ailleurs, j’ai regardé Tempête comme un documentaire mis en récit, quatre ans d’existence condensés en une heure trente. Dominique est redevenu auteur de sa vie en l’interprétant sous la houlette d’un cinéaste.

    Ce que nous développons à partir du réel donne une nouvelle étrangeté au monde, le sauve de l’évidence. Nous devenons auteur de notre récit en réponse au réel, écrit Michael White, co-fondateur des thérapies narratives (Cartes des pratiques narratives, Le Germe).

    Il y a une nuance entre interpréter et jouer un rôle. Interpréter, c’est rendre clair, donner un sens, exprimer une chose cachée. La préparation du film, le tournage sur les lieux de vie, la proximité des siens ont permis de remettre à niveau les intentions et les valeurs de Dominique. Il a validé son choix d’être un bon père en respectant son pacte avec la mer.

    Les gens donnent du sens aux activités de leur vie, construisent leur narration personnelle et constituent leur identité à travers leurs actes quotidiens (Michael White, p. 87).

    Dominique, Mailys et Matteo ont comblé les fissures de leur histoire en revivant leurs expériences passées avec du recul et bien entourés. Déconstruire une réalité fermée et reconstruire une identité mobile, c’est le souci premier des pratiques narratives, déterrer les histoires secondaires enfouies sous le récit principal et confortable que nous avons l'habitude de raconter entre notre for intérieur et au monde.

    Nous empilons les histoires et nous ressortons toujours les mêmes au détriment de la variété infinie des récits constituant notre identité narrative. Les conversations collaboratives créent un climat propice à une nouvelle météo narrative, elles redonnent du sens aux événements négligés mais importants d’une vie en les reliant pour éditer une version originale de son histoire.

            Nous pouvons réécrire, réinterpréter notre vie à l’envi.   

          Photo du film Tempête, photo 1

    Témoin, cet épisode du réel inséré dans le scénario de Tempête. Samuel Collardey rebondit sur un texto de Matteo adressé à son père. Il quitte l’école de pêche. Dom et Matteo en parlent à deux, la conversation est filmée  en mode documentaire. La scène laisse un goût de trop peu au montage. La scénariste réécrit la scène, resserre les dialogues. Père et fils la rejouent, l’interprétation s’avère meilleure que la prise réelle.  

    Renversant !

     


  • Commentaires

    1
    Michel
    Vendredi 29 Avril 2016 à 15:51

    Voilà une présentation qui donne envie de voir ce film et qui va bien au-delà des critiques que l'on a pu lire, sans compter de belles formules pour en parler. Merci

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