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     Goodbye : Affiche

     

                                                          Les lecteurs de ce blog et de mes livres savent que mes parents se sont séparés quand j’avais onze ans. Ce fut une séquence de très mauvais cinéma. Le temps passe, les blessures cicatrisent, jamais complètement, certes, mais elles s’atténuent fortement au fur et à mesure de ma progression en âge.

    J’ai donc vu Hope Gap (ne sort en France que le 20 juillet, sous le titre Goodbye) comme une séance de thérapie en me centrant sur le fils, qui assiste, impuissant, au naufrage du mariage de ses parents. Un échec tardif, qui survient après vingt-neuf ans d’union, basée sur un malentendu, une erreur, selon le mari partant.

    « Je ne suis pas en mesure de  te donner ce que tu attends. »

    La douche tombe froide sur Grace, fervente croyante, en demande d’une seconde chance pour leur  mariage, sacrement indéfectible. Impossible pour Edward, il a trop longtemps rongé son frein. En outre, il est amoureux. « Avec Angela, tout est tellement simple. »

    Le fils entend siffler le tir nourri de sa mère à l’encontre du partenaire félon. Il refuse de prendre parti mais soutient sa mère moralement en passant ses week-ends avec elle. Jamie vit lui-même des déboires amoureux. « Est-ce que ce n’est pas toi qui te raccroche à elle », questionne justement une couple ami.

     

    Goodbye : Photo Bill Nighy

    Jamie voit son père aussi. S’il avait un seul reproche à lui faire, ce serait d’avoir tellement attendu pour rompre. Le fils joue les messagers entre les deux parties. Il assiste même à une scène pathétique chez l’avocat du père où Grace refuse de signer les papiers d’un divorce franchement avantageux pour elle.

    « Que tu le veuilles ou non, notre mariage existera toujours. »

    Edward est désolé, peiné, mais non, ce n’est vraiment plus possible.  La détresse de Grace est abyssale tandis que sa colère se mue en dépit cynique. Elle achète un chien qu’elle baptise Eddie, diminutif d’Edward. La poésie adoucit son chagrin, notamment ce vers «  ce qui a été demeure. » En fait, Grace n’achève jamais rien parce qu’elle n’aime pas que les choses finissent.

    Jamie partage avec elle le goût d’une promenade sur les falaises de Hope Gap. Murailles blanches devant une mer bleu scintillant ; lumière salvatrice loin  de la pénombre d’un foyer délaissé, gorgé de bibelots poussiéreux. Le fils déboussolé se souvient de ses parents, lui tenant chacun une main, et se balançant entre eux. Ce souvenir raconté à ses amis lui arrache des larmes. Ce fut un moment d’émotion pour moi aussi, mais j’étais triste pour lui, pas pour moi. J’ai senti que le trauma de ma rupture familiale était désactivé.

                                              Goodbye : Photo Annette Bening, Josh O'Connor

    Fin de la séance. Bravo aux acteurs magnifiques qui campent avec dignité les protagonistes d’un drame devenu banal, jamais indolore pour les enfants, mués en arbitres d’une désunion subie. La musique de Alex Heffes est splendide, les poésies en  voix off parlent de l’usure du temps et des traces indélébiles. Un moment anachronique, vécu sereinement, à distance enfin, des tourments parentaux qui empoisonnent la vie.

     

    P.S. Les cinémas ferment en Belgique; j’ignore jusqu’à quand. Cinémoithèque reste ouvert sur le monde. Nous verrons où cela nous mène.

    Là, sur le champ : L'autre moitié du songe m'appartient, recueil de poésie et de récits d'Alicia Gallienne.

    Il est facile de se noyer dans un verre d'eau mais qu'il doit être difficile d'y nager. Pourtant, ce serait une solution : on prendrait conscience de l'étroitesse de la situation, on se trouverait ridicule et on arrêterait de tourner en rond. En se diminuant ainsi, sans doute est-il plus aisé de reconquérir son espace vital et de reconsidérer ce verre d'eau qui, même s'il est rempli de larmes ou de pluie, n'est jamais qu'un verre d'eau.

      Il est des fois où je voudrais boire la douleur dans tes yeux {...} (page 112)

     

     


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    Lara a soixante ans aujourd’hui. Elle se lève, se dirige vers la fenêtre à double battant. Elle ouvre la partie gauche, monte sur le rebord, se penche en avant… Sonnerie à la porte d’entrée. Lara hésite, rebrousse chemin, va ouvrir. Plan sur la fenêtre, une moitié ouverte, l’autre occultée par une tenture. La lumière ou les ténèbres...

     

                                Lara Jenkins : Affiche

    Sa journée se déroule sur le fil du rasoir. Assister ou pas au concert de son fils ? Acheter cette robe moulante sur le compliment chaleureux de la vendeuse ? Accepter ou décliner l’invitation de son voisin ? Sourire à la vie ou se jeter par la fenêtre ?

    Lara a quelques points d’ancrage. Elle est fière de son fils. Elle a cornaqué Viktor sur la route de la célébrité. Mais le jeune pianiste-compositeur a quitté le nid, il ne répond plus aux appels de sa mère. Lara est seule, déprimée, désagréable en général, généreuse par à-coups. Corinna Harfouch est exceptionnelle ; elle réussit à tenir une moue maussade à chaque seconde ou presque de cette journée particulière, à la fois apothéose du fils et bilan de vie pour la mère.

     

                                            Lara Jenkins : Photo

    Amère mère, peux-tu changer ?  Esquisser un sourire, oser la bonté, oublier d’être acide, plutôt que flétrir dans une gaine misanthrope. La musique livre des indices sur l’humeur présente et à venir. Schuman, Beethoven, Arash Safaian et France Gall (Il jouait du piano debout, ça veut dire qu’il était libre) jalonne les pérégrinations de Lara. Sa rencontre avec son ancien professeur de piano est déterminante.  

    Le sujet du deuxième film de Jan-Ole Gerster, c’est Lara, femme de soixante ans à la croisée des chemins. La relation mère-fils, la vocation ratée, le contentieux mère-fille s’agitent sur fond d’une crise existentielle aigue, concentrée sur une journée, canevas  temporel préféré du talentueux cinéaste allemand.  

    A l’origine de toute confiance en soi, il y a les autres ou un autre. Une part de confiance en soi est innée, le reste se développe dans l’enfance, c’est le produit des relations sociales, écrit Marie-France Hirigoyen (Les Narcisses, Pocket 17737).  Nous en saurons peu sur le passé de Lara, constellé d’ombre. Seul compte l’instant présent.

     

                                                                   Lara Jenkins : Photo Corinna Harfouch

    Lara a l’estime de soi proche de zéro. Elle ne parvient plus à donner le change ; elle évite les confrontations directes, à moins de les provoquer sur une pulsion, quitte à se dérober très vite, de peur d’être jugée ou furieuse contre elle-même d’un penchant irrépressible pour la méchanceté. Malgré ce côté revêche, Lara émeut, car on espère toujours une épiphanie suggérée dans des portes à moitié ouvertes et des couleurs chaudes automnales, promesses d’un mieux possible. 

    Lara représente la fatigue d’être soi, inhérente à une époque fluctuante.

    « Le moi s’est très appauvri en formes d’expression stables avec lesquelles il pourrait s’identifier et qui lui conféreraient une identité ferme. Aujourd’hui, rien ne dure, rien ne persiste. Ce caractère éphémère agit sur lui, le déstabilise, lui fait perdre ses certitudes. C’est précisément cette incertitude, cette peur pour soi, qui mène au fonctionnement à vide du moi. »(Les Narcisse).

    La musique arrondit les coups de cafard. Chantons avec France.

     

    Il jouait du piano debout
    Il chantait sur des rythmes fous
    Et pour moi ça veut dire beaucoup
    Ça veut dire essaie de vivre
    Essaie d'être heureux,
    Ça vaut le coup.

     

                                        Lara Jenkins : Photo Corinna Harfouch

     

     


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    Je revois la liste des films "impressionnés" récemment.

    Trois personnalités émergent, engagées dans un combat singulier. 

     

     

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    Katharine Gun, Rob Bilott et Franz Jägerstätter ont en commun une volonté inébranlable d’aller à contre-courant de l’ordre établi,   du cours de l’histoire. Le cinéma les a révélés au grand public depuis le début de l’année. Ces lanceurs d’alerte ont témoigné une loyauté indéfectible à leurs valeurs de droiture et de justice. Leur engagement exemplatif force l’admiration. Ces trois figures emblématiques ont pris leur destin en mains, au mépris de leur sécurité personnelle. Franz, Katharine et Rob ont été honnêtes avec eux-mêmes, ils ont assumé leurs responsabilités, mus par leurs convictions et peut-être aussi par leur intuition.

    Sonia Choquette définit l’intuition comme une énergie créatrice. Activer l’intuition, c’est vouloir être plus conscients au lieu de verser dans le déni permanent. C’est suivre un sens naturel qui provient du cœur.

    Cœur à l’ouvrage :

    Plakat Jaegerstaetter.JPG  - pour refuser de prêter serment d’allégeance à Hitler en 1943   (Franz Jägerstätter)

    - pour assigner un géant chimique en 2005   (Rob Bilott)

     Katharine Gun  intelligence officer - pour divulguer un mensonge d’État en 2007.  (Katharine Gun)

    Tous trois réveillent notre capacité de résistance à la pensée formatée, au comportement moutonnier, au leurre de la production industrielle soi-disant autorégulée.Leur engagement réactualise nos valeurs et la façon de les incarner.

    Les temps turbulents que nous traversons sont propices au changement de modes de vie. L'Homme peut redéfinir ses priorités et redessiner les valeurs essentielles à la vie. Nous sentons la nature en péril ; nous voyons les glaciers fondre, les iliens du Pacifique quitter leur terre submergées, les plages reculer, les jonquilles pousser en janvier.

    La Déclaration universelle de la Terre-Mère requiert de reconnaître à la nature la qualité de sujet de droit. Le monde non humain ( animaux, végétaux, ressources naturelles, écosystèmes) et le monde humain forment un tout, une communauté de sujets. Nicole Cabanes, juriste en droit international, cite l'Équateur en exemple dans la revue L'éléphant de janvier dernier (n°29) :

    Depuis que le pays a inscrit les droits de la nature dans sa constitution, les citoyens ont la possibilité de contrecarrer tout projet pouvant nuire aux écosystèmes, car les rivières ou les forêts sont des entités juridiques à part entière."

    Les peuples autochtones ont gagné vingt-cinq procès sur cette base juridique. La terre est un bien commun.

    Le cinéma  tire la sonnette d'alarme depuis une cinquantaine d’années. Je cite les titres les plus connus, inspiré par la revue La septième obsession

    Silent Running en 1972, puis Soleil vert en 1973 et Chinatown .

    La forêt d’émeraude en 1985, Waterworld en 1995, La belle verte en 1996, Erin Brockovich en 2000.

    Le jour d’après (2004) vient de repasser à la télévision.

    Une vérité qui dérange, documentaire commenté par Al Gore, ex vice-président des États-Unis en 2006.

    Wall-E en 2008

    Aujourd’hui, Les enfants du temps et Dark Waters

    Après le constat, les solutions. Demain, en 2015, dont un ouvrage a été décliné à l'attention des enfants  en 2017.

      Demain entre tes mains   Des livres fleurissent, pointant la nécessité d’une cohabitation harmonieuse entre                                                                                   toutes les  formes de vie présentes sur terre. Baptiste Morizot s'inquiète de la dégradation de nos relations au vivant. Nous vivons une crise de la sensibilité, observe-t-il dans Manières d'être vivant, crise décrite comme « un appauvrissement de ce que nous pouvons sentir, percevoir, comprendre, et tisser comme relations à l’égard du vivant. »

    Une myriade d’expériences ont éclos au cours de la dernière décennie, répertoriées, narrées et commentées dans Un sol commun, ouvrage à la fois récapitulatif de dix années de fermentation écologique et ouverture sur de nouveaux horizons.

    Cinéma, lecture, magazines télé d’information, fournissent des outils de réflexion utiles à la détermination de valeurs prioritaires à l’ère numérique.

    Comprendre et agir. Expérimenter et choisir. À la différence des algorithmes qui se bornent à quantifier et à classer, énonçons un récit inédit à partir de notre récolte personnelle de données. Le langage nous diffère de la machine. Prenons la parole afin d’inverser la tendance à l’autodestruction de l’espèce humaine, en ayant à l’esprit les alerteurs discrets ci-dessus, moteurs du changement.

     

                    La terre n'appartient pas à l'homme, c'est l'homme qui appartient à la terre.

                                                                                                                 Sitting Bull

     


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    Accablant, accablé. C’est mon état d’esprit à la sortie de Dark Waters. Le corps est pesant aussi, tassé durant deux heures dans une salle comble. Lourd surtout sous le poids de l’innommable, l’empoisonnement de 70.000 personnes aux effluves et déchets chimiques largués dans la nature durant cinquante ans au moins par le géant de l’industrie chimique DuPont de Nemours. Le récit baigne dans une lumière crépusculaire, dans une atmosphère poisseuse et angoissante. Le sourire des enfants de Parkersburg révèlent une dentition noircie. La ferme de Bill est devenue un cimetière. Il a perdu cent nonante vaches. Au début de l’hécatombe, il les enterrait ; maintenant il les incinère.

    Pire, des bébés naissent malformés. Personne ne pense à relier l’usine chimique et les pathologies observées dans cette petite ville de Virginie Occidentale depuis 1975. DuPont inonde la ville de dollars. Emplois, écoles, salle polyvalente, poubelles, l’industriel mécène appose son sigle partout, achetant le silence à prix d’or, une paille comparé à son milliard de bénéficie annuel.

    Le scandale du Teflon échappe à ma mémoire. Mon épouse, cuisinière avertie, se souvenait du retrait des platines recouvertes de ce polymère fluoro-carboné. Cette matière antiadhésive, nouvelle sur le marché, n’était soumise à aucune réglementation, puisqu’ inconnue de l’Agence de protection de l’environnement. Pourtant, sa toxicité est avérée, à l’origine de six maladies, dont des cancers de l’estomac et de la vessie. ACCABLANT!

    L’affaire ne commence qu’en 1998, vingt-trois ans après une baignade dans les eaux mousseuses jouxtant l’usine. Une équipe de surveillance expulse les jeunes baigneurs de minuit et répand ensuite un détergent pour diluer les mousses à la surface de l’eau.

     

                                           Dark Waters : Photo Mark Ruffalo

    En 1998 donc, Rob Bilott, avocat associé chez Taft, Cincinatti, lève un lièvre derrière lequel il va courir une vingtaine d’années. Il rencontre Bill, assiste à la charge d’une vache folle, abattue à bout portant. L’homme de loi, habituellement défenseur des pollueurs est convaincu. Il ne lâchera plus le morceau. Il obtient plusieurs condamnations après sept ans d’attente, le temps qu’il a fallu pour établir un lien de causalité entre le téflon et des maladies graves. Sept ans d’analyse des 69.000 prises de sang effectuées sur la population voisine de l’usine.

    Rob Bilott vit encore de nos jours, il poursuit sa croisade. Il a eu un sérieux pépin de santé au cours de son enquête marathon. Il lui est interdit stress et surcharge de travail à l’avenir. Rob n’en a cure. Il continue le combat mené au nom des citoyens de Parkersburg.

     

                              Plakat Jaegerstaetter.JPG

     Rob Bilott et Mark Ruffalo                                                                                           Franz Jägerstäter

    L’avocat pugnace me fait penser à Franz Jägerstätter, vu la veille (magnifique) dans Une vie cachée. Ce paysan autrichien refuse de prêter serment d’allégeance à Hitler en 1943. Il risque la peine de mort mais n’en démord pas, assuré du seul soutien de sa femme. Le village, l’Église, la justice le pointent du doigt. Seul contre tous, comme Rob Bilott, tous deux fidèles à la droiture érigée en valeur absolue. Franz n’est sorti de l’anonymat qu’à sa béatification en 2007. Rob a accompli un travail de fourmi, exposé à la lumière des tribunaux, étonnés de le voir toujours là après tant d’audiences.

    Des hommes d’honneur auxquels le cinéma rend hommage dans deux films très différents, l’un ancré dans le réel (Dark Waters), le second nimbé dans une lumière mystique (Une vie cachée). Luttes contre l’intoxication chimique et l’intox idéologique, deux hommes se dressent en résistants contre le désordre établi.

    ACCABLÉ, disais-je. L’ami qui nous accompagne constate que le plastic est partout, que l’on devra toujours composer avec des assemblages de molécules chimiques. Même le caoutchouc des semelles de souliers est synthétique. «Tu as beau faire, c’est ainsi. Tu t’en fais trop ». Il a raison, je prends très à cœur l’avenir de la planète, trop ! La rupture amicale ou familiale menace. Cela dit, la chimie est nécessaire. Ce qui est effarant et inadmissible, c'est l'impunité dont bénéficient des empoisonneurs connus, assez puissants pour corrompre les instances de contrôle.

                                                    Dark Waters : Photo Anne Hathaway, Mark Ruffalo

    Raccrochons-nous aux bonnes nouvelles. Celle-ci, par exemple : la Chine a réduit de 25% ses émissions de gaz à effets de serre sur les deux premiers mois de l’année. Le COVID-19 au secours de la Terre-Mère. Et moins d'avions dans le ciel aussi; tout bon pour le climat. Absurde n'est-il pas ?

    Et encore : le 6 février dernier, Mark Ruffalo,interprète et co-producteur de Dark Waters, donnait une conférence de presse au Parlement européen.L'acteur a lancé une campagne, "Fight forever chemicals"; il a plaidé auprès des autorités pour un renforcement de la réglementation des perturbateurs endocriniens..

     

    N.B. Une recherche associant Parkersburg et DuPont sur Internet ne donne aucun résultat. Il est vrai que le groupe a changé de nom. Donc Chemours et Parkersburg, ça marche. Si vous croisez Pakersburg et usine Téflon, c'est bon aussi. Ce lien donne un descriptif du site de l'usine et de la réserve faunique intégrée à l'implantation... Édifiant!


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     Prochaine séance : Dark Waters

     

     

     

                                                      Afficher l'affiche en grand format

    J’ai pu éprouver la puissance du lien fraternel en regardant ébloui Les filles du docteur March. Même éparpillées dans la vie d’adulte, elles thésaurisent les joies et les peines vécues ensemble à l’aurore de leur entrée dans le monde.

    Les expériences vécues au sein de la fratrie par les tout-petits créent une intimité particulière, une complicité dans des expériences sensorielles archaïques, intrinsèque à la relation fraternelle et que nous ne revivrons plus jamais avec personne d’autre (Frères et sœurs pour la vie, Lisbeth von Benedek).

    Élevé seul enfant, j’ai admiré l’énergie, la pétulance, la romance, les rêveries de la bande des quatre, quatre tempéraments différents coulés dans un même moule émancipateur. Chacune épouse un rêve, décidée à le transformer en réalité malgré le double handicap d’être femme et pauvre dans les années 1860 à Concord, Massachussetts. Comédienne, écrivain, peintre, musicienne, les vocations fleurissent lors de jeux scéniques en petit ou grand comité.

     

                                               Les Filles du Docteur March : Photo Eliza Scanlen, Emma Watson, Florence Pugh, Saoirse Ronan

                                  Les couleurs chaudes de la jeunesse ravissent le regard avant de fraîchir à l’âge (presque) mûr. La mise en scène est superbe, inventive, sensible, picturale. Greta Gerwig rêvait d’adapter à l’écran le roman célébrissime de Louisa May Alcott depuis le temps où sa grand-mère le lui lisait à voix haute, un chapitre par jour.

     

    Louisa May Alcott

    C’est dire si la  moindre séquence a été pensée, succession de tableaux baignant dans une lumière surannée de Yorick Le Saux. La jeune cinéaste a sollicité un autre artiste français, Alexandre Desplat pour la musique, discrète et mélodieuse.

    Évidemment, Meg, Jo(séphine), Amy et Beth ont dû remiser plus ou moins leurs aspirations premières. Bien sûr, il y a jalousie et envie de la troisième vis-vis de la précédente.

    Les frères et sœurs présents dans notre vie quotidienne, sont des cibles faciles de projection de notre monde interne ; ils ont bien souvent les incarnations de nos dimensions inconnues, idéalisées ou inacceptables.

     

                        Les Filles du Docteur March : Photo Eliza Scanlen, Emma Watson, Florence Pugh, Saoirse Ronan

    Mais rien n’altère le lien indéfectible qui les unit, en dépit de l’éloignement, des rivalités amoureuses, des ambitions respectives. La quatrième est la meilleure d’entre elles. Beth part avant l’heure; cette fois la volonté de Jo n’a pas suffi à la sauver.

    Jo crève l’écran, franche et entière, résolue à mener sa vie seule et indépendante. Une trajectoire difficile à tenir, tant le besoin d’être aimée est latent. Meg, l’aînée a épousé un pauvre, par amour. Une attitude incompréhensible pour la tante célibataire (et riche). La survie d’une femme dépend d’un bon parti. Conseil que ne suit pas Amy, qui l’accompagne en Europe.

     

                                             Les Filles du Docteur March : Photo Greta Gerwig, Meryl Streep

     

    Simone de Beauvoir a lu Little Women (titre original, paru en 1869 en anglais, en 1880 en français) : « Il y eut un livre où je crus reconnaître mon visage et mon destin. » Louisa May Alcott a milité pour l’abolition de l’esclavage et l’émancipation des femmes. Thoreau et Emerson, penseurs épris de nature ont inspiré sa vie. Néanmoins, le terreau fraternel s’avère sa source d’inspiration la plus précieuse. Cette terre fertile la poussera  à écrire un roman où elle s’incarne dans Jo la rebelle. Roman transposé moult fois au cinéma, la version Gerwig étant la plus belle, la plus actuelle, d'un féminisme assumé. Et quelle formidable interprétation d'acteurs inspirés à l'unisson  de cette partition enjouée.

     

     

     

     

     

     


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