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                          Ateliers de ciné-thérapie 16 mai, 23 mai et 6 juin 2015, cliquez ici

     

      

     

                  Anna se trompe de porte. Elle confie son couple vacillant à un expert fiscal qui laisse dire cette jolie femme.


     «Ca ne va plus, il ne me désire plus, je suis angoissée.»    Confidences trop intimes : photo Sandrine Bonnaire

     

     

    Confidences trop intimes : photo Fabrice Luchini Julien endosse le costume de son voisin de palier psychanalyste.

    Un jeu de dupe commence au cours de Confidences trop intimes, à la lisière du fantasme, du mensonge, de la vérité. Qui n’a jamais voulu être un autre. Surtout après trente ans de routine poussiéreuse dans le bureau hérité de son père. Julien vit seul, collectionne les automates et conseille son ex-femme dans le choix de ses prétendants.

    Plusieurs personnages secondaires sont enlisés dans un quotidien terne ou névrotique. La concierge regarde rituellement son feuilleton à l’eau de rose. Ce patient agoraphobe monte à pied les six étages jusqu’ à son analyste. A la fin du film, la concierge est toujours devant la télé. Le patient a pris l’ascenseur sur insistance d’Anna : « juste un étage pour essayer… » Il essaie et désamorce une crise de panique en hurlant sa peur.
    - N’ai-je pas été ridicule, demande-t-il, soulagé ?
    - Pas du tout, l’angoisse, je connais, le rassure Anna.


    Etre figé devant le petit écran ou agrandir l’écran de ses expériences en balayant la poussière d’un quotidien répétitif, quel programme paraît le plus alléchant ? Certes, dépoussiérer le train-train comporte une part de doute, d’inconfort, d’incertitude. Jean-Marie Robine opère une distinction judicieuse entre incertitude et doute.


    « L’incertitude, c’est le caractère de ce qui n’est pas connu à l’avance, qui ne peut faire l’objet de conjectures et qui reste donc ouvert, quand le doute désigne une hésitation à prendre parti, une interrogation sur la réalité d’un fait, sur la vérité d’un jugement ou d’une action. Le doute peut ronger l’expérience vécue quand l’incertitude peut ouvrir la situation. »


    Anna et Julien ignorent où leur pas de deux les mène mais continuent à danser sur des bribes d’eux-mêmes. L’intruse pousse la porte fermée au fond de Julien. Celui-ci consulte son voisin psy. « Mon cher ami, il faut admettre que vous n’avez pas tout contrôle. Quelque chose vous échappe.»

    Julien et Anna explorent cette échappée car « il n’y a pas d’âge pour croire à son étoile. » Patrice Leconte truffe ses dialogues de phrases ciselées, notamment dans la bouche du psychanalyste roué : « Je ne sais rien. Je sais seulement que le patient sait, mais il ne sait pas qu’il sait. »

     

                             

    Que savons-nous exactement de notre potentiel ? Nous maîtrisons à l’envi les histoires rôdées que nous nous racontons sur nous-mêmes et nous subissons celles racontées sur nous. Au risque de me répéter, notre identité est bâtie sur une nuée de récits mais nous n’en retenons que quelques uns, qui nous rendent présentables. La façon dont nous narrons une histoire affecte la façon dont nous la vivons.

    Et pourquoi pas changer de disque et se libérer d’un récit appauvrissant. Un bon entraînement consiste à accueillir l’inattendu, parfois un mouvement du corps qui nous pousse à emprunter un nouvel itinéraire. Quand je suis à pied, j’écoute régulièrement ces appels de l’insolite. J’observe l’effet de cette bifurcation imprévue. Un sentiment de bien-être m’envahit, heureux d’avoir cédé à la fantaisie du moment. La nouveauté met de bonne humeur et nourrit le terreau de nouvelles histoires à échanger.

     

     


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  • Un ami de longue date m’interpelle à propos de La vie est ailleurs.

    « J’ai lu ton article. Très bien, mais après… Je veux dire… que fait-on ? »

    Je réponds : « On organise des conversations publiques. On réunit des personnes aux opinions opposées autour d’un bon repas. On parle  d’abord pour se connaître et puis on discute sur le thème de la soirée, par ex.,  l’éducation des enfants à l’usage des jeux video, du PC et du smartphone. »

    Kenneth Gergen J. et Mary Gergen  décrivent cette méthode dans leur introduction au constructionisme social. Le plan de conversations publiques évite les disputes sur les valeurs et amorce l’approche collaborative d’un conflit. Les conversations publiques sont nées à Boston au sein d’un groupe de thérapeutes familiaux. Elles se déroulent en soirée, entre six à dix personnes.

    Un repas précède la discussion sur le thème du jour. Ce dernier est banni des échanges en cours de repas. Lorsque la discussion commence vraiment, chacun est invité à parler en son nom personnel de son expérience. Les récits  sont souvent teintés d’émotion. Les positions de principe – pas de télé avant six ans, oui au jeu vidéo dès quatre ans- sont exclues du débat.                                         

    Puisque la discussion ne porte pas sur les valeurs respectives, les participants  écoutent les récits  d’une oreille attentive. Ils commencent à percevoir ce qui anime  leurs « opposants ». Ils sont ensuite conviés à évoquer leurs « zones grises », c’est-à-dire des doutes sur la position qu’ils défendent. Cette deuxième voix tend à se rapprocher de celle de l’opposition.

    Le conflit est ainsi désamorcé. S’ils n’ont pas (encore) modifié leur point de vue, les participants comprennent mieux les positions  antagonistes. Le groupe est mûr pour entamer une réflexion commune sur la façon de régler l’usage des écrans. Primeur est donnée aux récits d’expériences plutôt qu'aux échanges acharnés sur des valeurs. Le sens prôné par la tradition familiale ou les principes de vie d’une communauté devient relatif et non plus absolu. Un sens nouveau émerge issu de l’entente mutuelle au sein de la conversation. Personne n’a tort, personne n’a raison, il y a juste différentes façon de concevoir l’éducation au numérique. Le respect de la différence ouvre le dialogue et la construction collaborative de savoirs nouveaux.

    Le constructionisme social est une des sources d’inspiration des thérapies narratives. Client et thérapeute co-construisent une nouvelle histoire, en déconstruisant une version close de l’existence de la personne et en la reconnectant à ses ressources négligées. La thérapie devient un processus de construction sociale ouvert sur des significations nouvelles. Le changement découle du dialogue, de la conversation.

     

    ,                               Des habitants de Westchester en route vers la ville de New York, 1955. Photo de Guy Gillette

    Hors thérapie, J’ai constaté l’efficacité d’une conversation centrée sur les faits et respectueuse des personnes. C’était dans le train. Ce jour-là, comme souvent, c’était la pagaille. Trois trains vers Bruxelles avaient du retard. Deux arrivent simultanément en gare. Les annonces se contredisent. Je monte dans le convoi censé partir le premier. Je constate que ce train est un direct. Il ne s’arrête pas avant Bruxelles. Mon voisin est consterné. Et voilà que le contrôleur lui tombe dessus et s’apprête à lui facturer le trajet qu' il allait devoir faire en sens inverse pour atteindre sa destination.

    Je trouve cela injuste étant donné la confusion régnant sur les quais.

    J’exprime mon sentiment au contrôleur. Je lui dis les annonces désordonnées, les trains simultanés, les gros retards.

    Il me répond qu’il est obligé d’appliquer le règlement. Que celui qui embarque peut toujours s’adresser à lui avant de monter dans le train.

    Je lui fais remarquer que lui-même était difficilement abordable, occupé à jouer du sifflet pour accélérer l’embarquement.

    D’autres voyageurs confirment d’une voix posée, sans agressivité.

    Le contrôleur hésite, exprime sa crainte d’être pris en défaut par sa hiérarchie.

    Tout le monde acquiesce en soulignant qu’il serait dommage de sanctionner une personne de bonne foi.

    Silence. Mon voisin n’a pipé mot.

    Le contrôleur range son carnet. «Bon voyage, messieurs, dames.»

    Les faits, rien que les faits, pas un mot plus haut que l’autre. Le contrôleur n’a pas été mis en cause ni humilié. Il a perçu l’effet de circonstances particulières et s’est adapté à la situation malgré le règlement.

    Nous avons adouci la tonalité la couleur d’une journée qui avait mal commencé.

     

          Affiche Devine qui vient dîner...                Devine qui vient dîner... : Photo Katharine Houghton, Sidney Poitier, Stanley Kramer  Devine qui vient dîner... : Photo Katharine Houghton, Sidney Poitier, Spencer Tracy, Stanley Kramer

    Rien n’est jamais irréversible. Le père ultraconservateur de Joey finit par consentir à l’union de sa fille avec un noir. Devine qui vient dîner adopte le ton de la comédie pour aborder un sujet sensible en 1967 aux Etats-Unis. A l’époque 16 états du sud interdisaient encore les mariages mixtes. Le Ku Kux Klan manifestait devant les salles assez téméraires où était programmé le film de Stanley Kramer.

                                         Les Oiseaux de passage Une proposition de sortie cinéma pour les vacances pascales dès six ans. L’histoire touchante d’un gentil canard nouveau-né et des ses deux mamans adoptives, Margaux et Cathy. Margaux est la première à avoir vu le caneton et devient d’office sa maman. Plutôt compliqué quand on est en chaise roulante et bientôt placée en institution. Cathy aide son amie à assumer ses responsabilités maternelles tandis que les adultes pataugent dans leur conformisme et leur égoïsme. Les deux fillettes rencontrent néanmoins des adultes compréhensifs au cours d’une équipée qui les soude et les marque à jamais. Ce conte moral longuet sort uniquement en Belgique. Les oiseaux de passage signe le troisième film jeune public des frères Ringer.

     

     

     

     


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                                                                 L'Airbus A320, un 'best-seller' très sûr

     

    Plusieurs histoires se télescopent dans ma tête : le suicide du pilote d’Airbus, une séquence du Liseur, une mère démunie face à l’emprise des écrans sur ses filles, et le dernier Philosophie Magazine consacré à « La condition de l’homme dispersé.» J’ai cherché à relier ces éléments apparemment hétéroclites dans un montage parfois sinueux. Je me suis fait un film que je vous livre brut.

    Première séquence.
    Quelqu’un de confiance me rapporte sa conversation avec un spécialiste de l’aéronautique à propos de l’accident de Barcelonnette. Il me répète que tôt ou tard, on identifie toujours les dysfonctionnements mécaniques ou humains. Les résultats sont alors communiqués discrètement à l’ensemble des compagnies aériennes mondiales. Et, m’a-t-il dit, pour la disparition du Boeing de la Malaysia Airlines, il est probable qu’il s’agit d’un suicide.

                                                                

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    Cette supposition me laisse perplexe. Elle prend consistance au fil des révélations sur l’attitude du copilote. Je suis sidéré. L’avion devient un véhicule de suicide collectif, décidé par un seul individu qui ne trouve plus son cap dans la vie et du coup envoie tout le monde en l’air. Un monde hostile, pesant, aliénant, insupportable, symbolisé par les passagers embarqués dans un dernier voyage. Je n’ai plus ma place dans cette société, je suis transparent aux yeux des autres.Alors, je tire ma révérence, fasciné par la mort à venir défiée pendant huit longues minutes. Andreas est enfermé dans le cockpit, insensible aux bruits du monde. Il emporte avec lui une part de ces humains qui ne lui « disent » plus rien.

     “Un jour, je vais faire quelque chose qui va changer tout le système, et tout le monde connaîtra mon nom et s'en souviendra”.»


    C’est ce qu’Andreas aurait confié à son ex- petite amie hôtesse de l’air. J’émets une hypothèse. Le jeune pilote étouffait peut-être sous les rets d’une formation de pilote exigeante, sous la pression d’un système prônant l’excellence. L’Allemagne a préféré reconstruire le pays à marche forcée, sans s’inquiéter du malaise transmis aux générations filles de bourreaux et de nazis.


    Deuxième séquence.

                                         The Reader                                                                                                                                 The Reader : photo Ralph Fiennes, Stephen Daldry                 The Reader : Photo Kate Winslet

     
    Je repense à cette scène du Liseur où Michael remet les économies d’Hanna à une rescapée américaine des camps de la mort. Michael adolescent a été l’amant de celle qui fut une gardienne d’Auschwitz. Il aurait pu disculper sa maîtresse d’une lourde charge lors de son procès. Il s’est tu, son silence personnel se fondant dans l’omerta générale après la guerre sur les exactions commises dans les camps. Vingt ans plus tard, après, Michael implore le pardon de la riche américaine en son nom (sa lâcheté) et au nom de son peuple (le génocide). Ce n’est pas exprimé verbalement, un regard gêné et pressant à la fois quémande la mansuétude de la victime.


    Les Allemands sont rarement sondés sur les séquelles morales de deux guerres perdues, ni sur un sentiment de culpabilité après le génocide juif. Les cinéastes locaux commencent à prendre conscience de la parole nécessaire sur l’holocauste.                                  Il y a Phoenix et bientôt (29 avril) le très solide Labyrinthe du silence consacré au premier procès national anti-nazi.      

                                                 Affiche PhoenixLe Labyrinthe du silence


    J’en arrive à envisager qu’un mal-être latent ronge la jeunesse allemande, entretenu par un inconscient collectif enfoui sous la réussite économique, mal-être conforté par la réunification est-ouest. Quels démons sont encore tapis dans l’ombre ?


    Juli Zeh,  La fille sans qualités publie La fille sans qualités en 2004.   

                                                                                                                                                                                                                       La jeune écrivain germanique décrit la tendance nihiliste perçue chez des lycéens nés pendant la guerre du Golfe, élevés avec les images du conflit des Balkans, celles du onze septembre ou des attentats de Madrid, largement répercutés sur les antennes multiples. Ada et Alev n’ont aucune estime pour les adultes. Ils mènent un jeu pervers qui se termine dans un bain de sang.

    Une fiction ancrée dans le réel comme celle des enfants passés à l’acte faute d’amour maternel ou d’investissement paternel.          We need to talk about Kevin (raconté dans Le cinéma, une douce thérapie) montre un adolescent de 16 ans perpétrer un assassinat

    collectif dans son école.We Need to Talk About Kevin : Photo Ezra Miller Il tue à répétition pour exister. Kevin commet l’impensable, expression de sa détestation de l’espèce humaine et de lui-même. Il se donne en spectacle pour attirer les regards que sa mère lui refuse. « Les gens regardent à la télé des types comme moi.»


    Troisième séquence
    Etre dans le regard de l’autre pour exister. Une mère de deux filles de 14 et 16 ans me raconte cette scène familiale, où le père et les deux enfants sont devant la télé tout en étant connectés à leurs PC et smartphone. Ils ne se parlent pas et ne se voient pas ; ils activent pas moins de neuf écrans. La maman prend une photo et leur montre : vous trouvez ça normal ? Aucune réaction.


    Elle lâche encore. « Ma fille connaît une rupture amoureuse. Elle me paraît très malheureuse. Je découvre qu’elle était en contact permanent avec son petit ami, du matin à la nuit, par textos et réseaux sociaux interposés. Je me rends compte que ça lui manque terriblement. Elle traverse un grand vide. Et en plus, leurs amis communs commentent la séparation sur Facebook, ce qui amplifie sa souffrance.»

                                  
    Et de conclure : ce qui me frappe, (comme les participants au dernier atelier de ciné-thérapie), c’est le temps passé devant les écrans et la pression de l’immédiateté. Je suis en train de parler avec mes filles, elles me coupent dès qu’elles reçoivent un texto. Il faut réagir sur le champ. « Non, non, ça ne peut pas attendre. » Et quand elles envoient un message, elles râlent si la réponse arrive une demi-heure après. Même chose, si elles font leurs devoirs, le téléphone et PC sont branchés en permanence. Normal, me disent-elles, on fait tous ça.»

    Quatrième séquence.
    Cette mère désolée de ne plus avoir aucune prise sur ses enfants est mûre pour lire le dossier de Philosophie magazine sur La condition de l’homme dispersé. Un professeur de collège et de lycée en banlieue défavorisée témoigne sur le déficit d’attention des jeunes en classe. «Ils cherchent à être ailleurs. Ou bien c’est l’ailleurs qui vient à eux : ils reçoivent des SMS qu’ils lisent plus ou moins discrètement ou en envoient. Ils poursuivent une vie parallèle, non plus seulement par leur rêverie, mais par une communication effective. Aucun moyen de contrôler.»
    Cet enseignant tempère les effets des messageries et réseaux sociaux sur la concentration. « L’attention immédiate est très bonne. Pour peu qu’ils soient de bonne volonté, les élèves peuvent tout à fait se mobiliser. C’est vraiment l’attention de longue durée qui est mise à mal. »

                                                                 

    Un chercheur en sciences cognitives souligne que le système attentionnel n’est pas armé pour passer instantanément d’un environnement à un autre et pour gérer l’augmentation exponentielle de du nombre d’informations.


    De mardi à samedi, le monde a suivi haletant le feuilleton de l’Airbus pulvérisé sur les massifs alpins. A chaque jour, un nouvel épisode commenté en temps réel par une myriade d’internautes. J’ai rarement vu un événement prendre une telle ampleur, tous médias confondus. ..jusqu’à la prochaine catastrophe…

     

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    Après Chagall, j’étais mûr pour voir Big Eyes, inspiré de la vie de la peintre Margaret Keane, toujours vivante.  Le thème du film porte sur la marchandisation de l’art à grande échelle au début des années 60 aux Etats-Unis. Walter Keane,    

                  le deuxième mari de Margaret, monte ses toiles en épingle à coups d’évènements médiatiques.

    Les gens achètent parce que Keane offre ses œuvres aux chefs d’état, fait la une des journaux et de la télé. La critique suit le mouvement, à l’exception du New York Times. Walter embobine son monde et sa femme en premier rang qui exécute à pinceaux forcés une œuvre dont son mari s’attribue la paternité.

                                                                       


    L’effacement de Margaret a retenu davantage mon attention que la commercialisation de l’artiste. Je m’interroge sur sa soumission. La jeune mère a cependant eu le cran de quitter un premier mari avec sa fille et quelques toiles pour seul bagage. Une rébellion remarquable en 1958, dans une société vouée au culte de l’époux omnipotent servi par la femme, fée du foyer. Margaret espère vivre de son art, vocation née d’une période de surdité. Privée d’audition, elle sonde le regard des gens afin d’y voir l’expression de ce qu’elle n’entend plus (temporairement). Elle commence à peindre des enfants aux yeux écarquillés d’un noir opaque.


                             «Ces enfants font partie de moi. Ils expriment mon émotion. Je ne m’en séparerai jamais.»


    Pourtant, Margaret les cède à son escroc de mari qui flaire la bonne affaire. «Je suis faible et naïve, dit-elle. Femme seule, je devais assurer ma subsistance et celle de ma fille.» Margaret trouve néanmoins les ressources pour taire la supercherie de longues années alors que ses enfants tristes s’achètent comme des petits pains, originaux ou reproductions. Elle a l’occasion de vendre la mèche à plusieurs reprises, mais elle a promis le retrait. Margaret n’a pas le bagout requis dans un monde où la frime l’emporte sur le talent.

                                                  Big Eyes : Photo Amy Adams, Christoph Waltz


    Il y a des compensations. Les dollars pleuvent, la villa avec piscine, (signe de réussite sociale) s’étend sur huit ares. N’empêche, c’est cher payé l’isolement dans un atelier aux rideaux fermés, à peindre sans relâche tellement la demande est forte et insatiable la cupidité de Walter.Margaret n’aura connu que quelques beaux jours, son voyage de noces prolongé d’une semaine à Hawaï, « un véritable paradis.»

    Elle retourne dans son Eden, accompagnée de sa fille, écoeurée par une supercherie dont elle a été trop longtemps complice. Elle rompt avec Walter et finit par revendiquer ses droits, mue par un verset de la bible : tu ne mentiras point.
    Margaret est sensible aux injonctions religieuses. Au début de son enlisement dans le mensonge, elle avait consulté un prêtre qui lui avait conseillé de faire confiance au «chef de famille.» Il faut peut-être chercher les raisons de son attitude incompréhensible dans le conformisme ambiant des sixties.

                                                                 Big Eyes : Photo Amy Adams

    Fidélité au dogme et au conjoint, Margaret serait-elle victime du constructionisme social, courant de pensée selon lequel la réalité n’est que le produit de relations sociales influencées par le discours dominant ? Ou bien est-elle simplement incapable d’assumer une liberté convoquée puis renvoyée sur fond de faiblesse inhérente de caractère.


    L’interprétation est libre d’autant que Burton ne donne aucune clef pour comprendre Margaret. A peine glisse-t-il deux phrases au vol en voix off qui tombent à plat sur l’incroyable posture de cette femme spoliée. Il laisse le spectateur spéculer au cours de conversations passionnées sur ce déni de personnalité, si rare chez les artistes à l’ego généralement démesuré.


    Margaret, énigmatique peintre du dimanche, coule aujourd’hui des jours heureux après un troisième mariage enfin paisible. Walter, peintre raté et manipulateur est mort en 2000, aigri et amer. Il n’avait plus jamais touché un pinceau depuis ses revers judiciaires. Nulle discussion ici pour voir son rêve obsessionnel sous l’angle de la mythomanie et du délire narcissique. Il frôle la démence.


    J’ai déjà parlé de It Follows sorti en France le 4 févier et ce jour en Belgique et de Melody, film belge sur les écrans français le 6 mai. J’ai oublié Cendrillon

     

                   Cendrillon         Cendrillon : Photo Lily James, Richard Madden

     

     

    visionné en février et présent ce jour sur les écrans belges et français. Le film plaira à ceux qui ne connaissent pas le conte de Perrault ainsi qu’aux nostalgiques des années 50 lorsque Disney réalisait le premier d’une nouvelle série de dessins animés originaux. Les studios de l’oncle Walt reprennent ce classique dans des couleurs du début du technicolor, dans une facture classique et chatoyante.

    On retrouve cette chromatique assez kitsch dans plusieurs séquences de Big Eyes, surtout celles dans et autour de la villa

    luxuriante. Tim Burton et son chef opérateur Bruno Delbonnel ont saturé les kodachrome de l’époque (comme Jeunet dans L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet) et composé une image aux tonalités accentuées.


    Il y a encore une similarité avec Cendrillon, les personnalités bonasses des héroïnes, à la différence près que Margaret n’a compté que sur elle-même pour déjouer un sort funeste. Même si parfois, les femmes rêvent encore du prince charmant, les temps ont changé depuis 1697, date de publication de Cendrillon ou la petite pantoufle de verre.

                                                            Image illustrative de l'article Cendrillon

     

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                                                       Paris par la fenêtre, par Marc Chagall Paris par la fenêtre

     

                           Je dédie cette toile aux parisiens et aux ch'tis immergés  dans la pollution.

    J'ai passé deux heures merveilleuses aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique. L'univers lumineux et joyeux de  Chagall a balayé le négativisme dans lequel un premier jour de printemps gris-aïe et mouillé m'avait plongé.

    Quand Chagall peint , on ne sait pas s'il dort ou s'il est éveillé. Il doit avoir un ange quelque part dans la tête, disait Picasso.

    Chagall parle en images. On dirait qu'il voit ce qu'il entend:  la musique de l'oncle violoniste dans son village  natal

    de Crimée, le chant du coq, Le violoniste bleu, par Marc Chagall le soupir d'aise de la tour Eiffel ravie de chatouiller le ciel...

    Ses toiles vibrionnent d’une joie et d’une apesanteur communicatives. Elles donnent envie de léviter, de chanter, de muser… Sa peinture énigmatique donne aussi matière à pensées. Les tonalités douces et fortes, les créatures hybrides, les corps aux doubles visages montrent les tours différents de l’âme tantôt mélancolique, tantôt enthousiaste. Des motifs miniatures nichent dans les coins et recoins de tableaux qui n’ont plus de cadres. Le regard approfondi en zooms progressifs révèle ce que le subconscient* amorce en mode sibyllin.

    * En psychologie, le subconscient désigne soit ce qui est faiblement conscient, soit ce qui est en dessous du seuil de la conscience actuelle ou même inaccessible à celle-ci.     

    Chagall peint sa vie comme il la respire, mâtinée de bonheurs simples et d’humeurs sombres nées en exils, hors de portée de la folie nazie. Et au bout du voyage, la luminosité rayonnante de Saint Paul de Vence   

                                

                                                                                                         L’œuvre de Chagall est une autobiographie à peinture ouverte, imprégnée de poésie et de nature, colorée de bleus à l’âme et de bleus ciels. Elle vous met en joie et vous regarde au fond de vous-même. Céline Verlant note que le bleu est souvent associé à la spiritualité et au mystère. « Là où la psychanalyse le relie à un état de détachement de l’âme, à un mode vie léger et supérieur, la fleur bleue du romantisme le rattache à un envol de la pensée.» L' étude Chagall rêveur forever, publiée à la Maison de la poésie d'Amay a prolongé le charme de l’exposition. Petite dans son format, cette promenade dans l'univers de Chagall est d'une grande richesse.

     

    Que la matinée fut belle, vécue en famille, avec compagne, fille, beau-fils et petite-fille (15 mois). La dernière-née  nous donna un magnifique tableau, gravissant à quatre pattes l’escalier monumental du musée. De temps en temps, elle interrompait l’escalade et regardait, curieuse, ces "grands" qui passaient à côté d’elle.


    Assurément, la plus belle (é)toile de la journée !

     

                                                                        Picture

    "Comme sur la palette d'un peintre, il n'y a dans notre vie qu'une seule couleur qui donne un sens à la vie et à l'art,

                                                                  la couleur de l'amour."           (Marc Chagall )

     

     


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