• Un ami m’a rendu un film que je lui avais prêté avec pour seul commentaire un énigmatique « je n’ai pas aimé la construction.» Je n’avais pas vu Des vents contraires.

     

                                                                                             Des vents contraires

     

    Je lui donc demandé de me dire ce que ça racontait. L’ami, d’habitude assez prolixe sur le cinéma, a eu beaucoup de mal à répondre. Il a fini par lâcher que c’était un drame : une mère de famille disparaît et le mari doit s’occuper des deux enfants.

    Ma curiosité éveillée, j’ai regardé le premier film de Jalil Jespert, en étant attentif à la construction. A part trois inserts déroutants, le découpage était assez classique. Mon ami est rationnel. Peut-être la disparition inexpliquée et inexplicable de l’épouse l’a-t-elle agacé, au point de parasiter sa vision du film. Ou bien l’histoire montrée à l’écran a -t-elle résonné avec une crainte larvée de perdre sa femme et de devoir faire face avec ses trois enfants. Son épouse a eu une sérieuse alerte récemment.

    J’en suis réduit aux suppositions et je ne creuserai pas davantage la réserve de mon ami. On ne parle pas toujours aisément de l’émoi impalbable soulevé par un film. En revanche, quand un film plaît ou déplaît, les réactions sont tranchées.

                                    Quelques heures de printemps

    Je n’ai pas eu à questionner (gentiment) une amie à qui j’avais passé Quelques heures de printemps, qui aborde le cancer et l’euthanasie programmée. Cette amie a guéri « deux longues maladies » et a dépassé la septantaine (les soixante-dix ans).

    « Je n’ai pas pu, j’ai coupé après 20 minutes. C’était trop pour moi », dit-elle, en secouant vivement la tête.

    Tout était dit.

     


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    Bizarre. Le titre du dernier film d’Olivier Assayas, Sils Maria a été amputé. Nuage a disparu de l’affiche, à l’image du nuage dans le film qui symbolise le temps en mouvement. Le serpent de la vallée de Maloja inocule une dose de mélancolie à ceux qui le regardent se former entre les Alpes italienne et suisse. Le nuage masque un temps le paysage, puis dissipé, rend la montagne à sa plénitude.

     

                Nietzsche 

    Proust

                                                                                   
    La vie est comme un nuage évanescent. Dans les intervalles, quel paysage laissons-nous après notre passage ici-bas ? Et si c’était à recommencer, vivrais-je de la même façon ? C’est la question que s’est posée Nietzsche lors de ses séjours à Sils Maria en fin de vie. Un ami philosophe me fait remarquer que la notion d’éternel retour, associé aux promenades que Nietzsche accomplissait autour du lac (retombant toujours sur le même rocher) avait été déformée. Qu’il fallait plutôt parler d’éternel recommencement et non d’éternel retour. Sommes-nous disposés à recommencer,encore et toujours, notre vie vécue? Proust a également fréquenté Sils Maria, ce village « au nom deux fois doux ». Peut-être a-t-il recherché le temps perdu au bord du lac.

    Ai-je perdu mon temps ? Le temps est-il vraiment perdu ? Des multiples entrées qu’offre Le nuage de Sils Maria, j’ai retenu le thème du temps qui passe. Le temps est infini, éternel. Une seconde succède à l’autre. Un instant suit le précédent, qui devient précédent du suivant. Le temps file et demeure, nous ne sommes que passage.
    A 50 ans, Juliette Binoche a eu envie de travailler avec Assayas, scénariste de Rendez-vous, en 1985, dans lequel la jeune actrice entamait une magnifique carrière. « Ecris vite le film », dit-elle à Olivier. « Pas si vite », répond le réalisateur bientôt sexagénaire. Il lui fallut deux ans pour agencer un long-métrage terriblement dense et riche, une réflexion sur l’art et la vie, la vie dans l’art, l’art dans la vie.


    Maria Enders (Juliette Binoche), actrice renommée, reprend une pièce jouée à ses débuts, en hommage à son mentor décédé, qui lui avait donné sa chance, flairant un talent prometteur. Evidemment, impensable de jouer la jeune fille séduisant sa patronne de vingt ans son aînée. Maria, tendue, endosse le rôle de la « vieille », heurtant ses angoisses à la détresse du personnage. Le temps a filé, elle ne l’accepte pas. Sa jeune assistante (Kirsten Stewart) lui reproche ce déni.

    « -Que faut-il pour que tu m’admires, lui demande Maria »
    « -Que tu assumes ton âge. »
    Maria persifle :
    « - C’est ça. J’ai le droit de ne pas être vieille à condition de ne pas être jeune… »


    Maria souffre mais continue à répéter la pièce avec son assistante. Qui aura emprise sur l’autre ? La dramaturgie reflète les rapports de plus en plus ambigus entre Maria et Val, entrelacs de vécu et de jeu. Olivier Assayas est parti de la personnalité de Juliette Binoche pour nourrir son film. L’actrice est admirable de fragilité, de cran, de dérision et de mélancolie. Reprendre une pièce 20 ans après, à l’âge du rôle accepté, la tarabuste, mais elle affronte le défi.

    Un réalisateur débutant lui donne des vitamines. Il propose à Maria de jouer dans un film de science-fiction.
    « Je suis trop vieille pour le personnage, argumente Maria. »
    « Vous êtes hors du temps, dit-il sincèrement.»
    « Hors du temps est une notion abstraite pour moi », réplique l’actrice songeuse.

     

                                                     Se vider la tête et savourer

     

    Hors du temps, c’est-à-dire être intemporel. Quel beau contrefeu à l’effilochage du temps, quelle belle perspective à notre finitude. Le nuage de Sils Maria n’a pas fini de trotter dans ma tête. Décantation infinie d’un film marquant…
    Il y a deux mois naissait ce blog.

    Deux mois déjà,

    et tant et tant à raconter à partir des films,

    temps de remonter le film de mon histoire.

     


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  • Kristian Levring aimait regarder les westerns quand il était petit. Devenu grand, il replonge dans son imaginaire d’enfant en réalisant Salvation (sortie le 27 août en France, le 3 septembre en Belgique) un western de facture classique, très inspiré par le style de Sergio Leone qui a renouvelé le genre dans les années 70.

     

    The Salvation


    La différence entre les films de cowboy/indien de mon enfance et ceux d’aujourd’hui, c’est le réalisme et l’extrême violence des westerns modernes. Salvation raconte une vengeance dans une Amérique qui découvre le pétrole, Homesman traîne la folie de femmes pionnières ayant sombré dans la démence, ravagées par l’isolement sur des terres vierges et soumises au mauvais plaisir de maris bestiaux et frustes.
    L’Amérique s’est construite dans la violence, sans ordre, ni loi, sinon celle du plus fort. Il fallait une fameuse trempe et une sacrée foi pour survivre dans de grandes étendues désertiques. La plupart des pionniers fuyait un pays en guerre, la pauvreté ou la persécution religieuse.

    Rien d'étonnant donc qu'un Danois, retourne aux sources de l'histoire, en réalisant un film parlé en danois et en anglais. Tommy Lee Jones, l’auteur de Homesman est un texan de la huitième génération, marqué par le passé tumultueux du grand état, fait de guerres, de cyclones, de sécheresse, de ruine et de reconstruction.
    Les cinéastes, l’étranger et l’indigène, reviennent aux temps des pionniers, probablement fascinés par  l’âpreté impitoyable de conditions de vie inimaginables actuellement. Ce qui n’a pas changé, c’est la sensibilité de la gâchette des Américains, population surarmée, prompte à dégainer pour préserver son bien ou pour exécuter ceux qui jurent dans l’American Way of life blanc.

    Voyez Ferguson en ébullition dans le Missouri, dont 70% des habitants sont noirs, secouée par la mort d’une jeune Noir, abattu par la police locale. Plus récemment encore, ce Noir de 25 ans descendu de 12 balles à Los Angeles, exécution filmée par un témoin avec son téléphone. Cela me rappelle le passage à tabac de Rodney King, en 1991, par plusieurs policiers, acquittés ensuite par un jury majoritairement blanc.

    Oui, l’Amérique a la violence dans le sang, comme nous le rappelle régulièrement le cinéma local et international.



     


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  • Hector et la recherche du bonheur

    « Quelle chance tu as de voir des films en première visions de presse », me dit-on souvent.
    Je lis l’envie d’un pareil bonheur dans les yeux de mes interlocuteurs.
    Je ne suis pas toujours d'humeur à regarder un film sur le bonheur, comme celui vu ce matin  Hector et la recherche du bonheur, adaptation plutôt réussie du roman du psychiatre et écrivain François Lelord  (sortie le 2  octobre en Belgique, indéterminée en France).

    Les visions de presse vous prennent au dépourvu moralement. Elles convoquent des ambiances très contrastées sur une journée. Si des sujets résonnent trop avec mon histoire, j’érige des pare-feux contre une réalité troublante, qui pourrait affecter mon appréciation du film. Il m’est arrivé de me cadenasser tellement à une vision de presse matinale, que j’étais mûr, l’après-midi, pour lâcher les vannes sentimentales, en vivant l’histoire d’un couple indéfectible et le rapprochement d’un fils et de son père. L’influence du cinéma sur la psychologie du spectateur dépend de son inclination à lancer le psychisme dans un remue-ménage éprouvant.

    Ce matin, je n’avais pas d’humeur bien ancrée, j’étais plutôt flottant avec une inclination triste. Et donc, les péripéties d’Hector, psychiatre londonien, en proie à la crise du milieu de vie, m’ont animé par à-coups. Hector quitte son cabinet et part à la recherche de la recette du bonheur aux quatre coins du monde, pour aider ses patients. J’adhérais quasiment à tous les préceptes notés dans un carnet par le chercheur improvisé, mais je pensais chaque fois que ces consignes étaient difficiles à mettre en œuvre lorsque le moral est en berne. J’avais surtout la tête ailleurs et j’ai trouvé le temps long à certains moments. Rien de pire que de sentir le temps peser, j’ai immédiatement l’impression de le perdre.

    Globalement le film atteint son but : divertir et faire réfléchir. J’épingle quelques conseils pris au vol :


    « Ce n’est pas la recherche du bonheur qui compte, c’est le bonheur de la recherche.»
    « Le bonheur, c’est ignorer une part de l’histoire.»
    « Ecouter, c’est aimer.»


    Si la recherche du bonheur vous intéresse, je vous conseille la lecture du dossier n° 35 de Sciences Humaines, "Le bonheur Modes d’emploi."


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  • Comme à la première vision  en 2012, j'ai décroché dans la dernière demi-heure de Cherchez Hortense. Pourtant les personnages m'ont paru plus sympathiques, moins superficiels que de prime regard. Finalement, ce que j'ai préféré, ce sont les scènes avec Jean-Pierre Bacri et Claude Rich. Le fils sexagénaire sue sang et eau face un père, président du Conseil d'Etat, condescendant et insaisissable.J'ai relu ma critique écrite lors de la sortie du film de Pascal Bonitzer, le 5 septembre 2012. Je signerais des mêmes mots ou presque aujourd'hui.

    Il n'est pas toujours possible de revoir un film. De plus en plus de films ne sont pas distribués, ni édités en DVD. C'est le cas  de  Thanks for Sharing : Affiche, une approche délicate et sensible des addictions au sexe, à l'alcool et à la drogue. Il est sorti confidentiellement en Belgique et est annoncé en France depuis un an et demi. Stuart Blumberg scénariste passé à la réalisation, épingle aussi les névroses actuelles : les régimes minceur, la pratique intensive du sport, l’alimentation équilibrée… dans une volonté de contrôler une vie qui nous échappe.

    J'entame rarement une traque sur Internet pour dénicher des films en streaming. Je préfère de loin la salle et fouiner dans les rares commerces de DVD, en perte de vitesse vertigineuse depuis la popularisation du Web. J'ai mes habitudes chez un loueur de films qui ne possède plus qu'un magasin sur les cinq qui tournaient avant l'arrivée d'Internet dans les foyers. Il déstocke à 3 euros l'unité, je suis tombé sur plusieurs perles rares. Mais certains titres restent introuvables comme Des fraises et du sang ou Confidences trop intimes.

    Heureusement qu'Arte 

    balaie sporadiquement le catalogue du cinéma mondial. Ce soir projection de deux films inédits chez nous. ces deux premières sont en concurrence avec mon envie de voir Homesman, déjà en bout de course dans 2 salles belges et 7 salles françaises.  Va pour le dernier Tommy Lee Jones. J'ai vu que Stella Days était rediffusé vendredi prochain après-midi, selon la bonne habitude de la chaîne franco-allemande. Ouf! J'espère la même aubaine pour La guerre de l'ombre, qui me paraît plus intéressant, sur la guerre civile en Irlande. 

     

     


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