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    Le Labyrinthe

                                            Ni émeute, ni hystérie lors d’une projection du film pour ados : Le labyrinthe, intéressant et prenant jusqu’à quelques minutes de la fin. Il est vrai que ce récit fantastique sollicite plus le cerveau que les tripes, au contraire d’Annabelle, plébiscité par les 12-15 ans, du moins en France. En Belgique, la poupée maléfique est interdite aux moins de 16 ans. La marionnette tueuse attise les pulsions triviales. Elle a été bannie des écrans de plusieurs grandes villes françaises après des séances houleuses. Un public déchaîné manifestait bruyamment son angoisse, sa peur ou sa surprise. La plupart n’avait cure du film, ils étaient là pour chahuter et pour agresser, en quête de sensations fortes. La salle de cinéma est colonisée en défouloir, exutoire d’une énergie bouillonnante souvent contenue faute d’espaces où l’exprimer. Le même phénomène (il s'agit probablement d'un extrait de La philosophie du cinéma d'horreur, d'Olivia Chevalier) s’était produit en 2012 à la sortie de Paranormal Activity 4.


    La salle obscure perd son statut sanctuarisé. L’ingestion goulue de pop-corn,

                                                                           

    les chips croqués par poignées et la consultation de portables parasitent la quiétude du spectateur discret. Tout juste si on ne fait pas eng… si on a le culot d’émettre une demande d’extinction d’écran (mini) ou de réduction des sons masticatoires. Généralement, j’interviens auprès du spectateur indélicat, comme j’ai averti ce père qui emmenait ses fillettes de 7 et 9 ans dans Le Labyrinthe, bizarrement autorisé à tous les publics. J’avais agi

    de même pour Les gardiens. Watchmen - Les Gardiens Avec chaque fois, une réaction identique : « ils voient bien pire sur Internet et à la télévision.» Ces deux films méritaient une restriction d’âge. A défaut de limitation, la responsabilité incombe à l’adulte accompagnant, généralement sourd aux éventuelles mises en garde de l’exploitant.

    Les enfants sont exposés précocement aux images traumatisantes, via Internet et les écrans au quotidien. Le cinéma paraît presque ringard comparé à ce qui est accessible en ligne, 24 heures sur 24. La violence est banalisée. Le garde-fou d’une adulte, parent, tuteur ou ami est indispensable lorsque l’enfant est immergé très tôt dans des représentations violentes ou ambigües. L’adulte doit se mouiller, susciter le dialogue avec l’enfant saturé d’images. L’exhumation des peurs et des chocs vécus dans la solitude atténue l’impact des scènes perturbantes. Une mère m’a raconté cette histoire vécue.

     

    « Je regardais un film avec mes enfants de 13 et 15 ans. D’emblée, nous assistons à un viol. Je ressens un profond malaise, mais nous continuons à regarder. Il n’y a plus rein eu de chiquant ensuite. Je dors mal. Le lendemain, c’était trop fort, je livre mon émotion à mes enfants, disant que j’avais été choquée. Je leur demande ce qu’ils avaient ressenti. Ils m’ont répondu, maman, je n’ai même pas osé regarder.»


    Il est important que l’adulte transmette son ressenti. L’enfant peut alors s’identifier à son aîné et se sent plus à l’aise pour évoquer ses sentiments. J’espère que le papa aura longuement parlé du labyrinthe avec ses deux fillettes et qu'ils en auront tiré un beau récit.

    "Nous commençons très tôt notre vie commune avec les histoires et celles-ci nous accompagnent tout au long de notre vie" (Jerôme Bruner).     

     

    Le festival Filem'On offre 80 belles sources d'inspiration, aux enfants et aux parents, du 26 octobre au 2 novembre dans les salles bruxelloises.  80 belles histoires imagées, animées, dessinées, de 5 à 105 ans.

     

                                                      Soignons et soyons bien nos histoires.

     

     


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  •     Music, please !

                                                              Affiche du film Des Fraises et du Sang  

    J'ai envie de prolonger le billet précédent. Un film m'a particulièrement marqué à la fin de l'adolescence. Des fraises et du sang  n’a jamais été diffusé à la télévision, ni édité en DVD. J'ai revu l’unique long-métrage de Stuart Hagmann en streaming sur Internet lorsque j'ai écrit mon livre. Je me surprends à siffloter régulièrement la mélodie de Our House, une des chansons du film. Le morceau de Crosby Stills and Nash ponctue automatiquement mes rêveries dans le train, le métro ou en rue. La ritournelle orpheline trotte dans ma tête. Je ne me souvenais plus des images qui collaient à la chanson. J’avais oublié Simon

      

    Des fraises et du sang                                      

                                                                                          et Linda,

    étudiants de première année, placés en vis-à-vis sur un carrousel, le sourire béat, tournoyant autour de leur idylle naissante, se suivant sans se rattraper.

    Quarante ans après, les paroles de «Our house» (Notre maison) ont capté mon attention. J’ai enfin lu le texte de l'air que je chantonne en boucle depuis toujours.

    « Je vais allumer le feu, tu disposes les fleurs dans le vase que tu as acheté aujourd'hui. Je regarde les flammes pendant des heures et des heures tandis que je t'écoute jouer tes chansons d'amour toute la nuit durant pour moi, pour moi seul.»


    Le texte reflète la nostalgie du couple que formaient mon père et ma mère. Les mots expriment le désir de rencontrer l’âme sœur pour compenser la désunion des parents. Cela m'est apparu comme une évidence en revoyant ce film introuvable depuis sa sortie en 1969.

    Edgar Morin attribue une présence affective à la musique de film décrite comme un catalogue d’états d’âme.

                                        Photographie de  Edgar Morin

    Le cinéma répond à des besoins que la vie pratique ne peut satisfaire. Selon le sociologue, le cinéma est la technique idéale de la satisfaction affective, structurée et déterminée par la participation affective du spectateur. Celui-ci a besoin de se fuir, de se perdre dans l’ailleurs, d’oublier ses limites. (1).

     

    Allez(comme on dit chez moi), un dernier pour la route,

    avec un je ne sais quoi dans l'air ensoleillé

    d'un bel été indien.


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  • La fouille systématique d’un revendeur de DVD réserve de belles surprises.

    Le directors’ cut de Blade Runner,   Blade Runner

     

    par exemple, avec la fin tel que l’avait conçue Ridley Scott avant que les producteurs d’Hollywood n’exercent leur droit de final cut, censé répondre aux goûts présumés du public.

    Ou encore Nocturne Indien

     

                                                                              Nocturne indien

    que je cherche depuis des années

    et     

                                        La Double vie de Véronique                      

     

    Quelle joie de pouvoir revoir ces films quand bon me semble.

    Dans le lot raflé avec jubilation, une curiosité : Quand j'étais chanteur accompagné de la musique et de quelques dialogues du film, gravés sur un CD. Depardieu joue un chanteur quinquagénaire qui égaye les bals populaires et les fêtes d’entreprise. Il rencontre Marion (Cécile de France) et tente sa chance. Alain revendique sa ringardise.

    « Je deviens ringard parce que je dure. Les chansons disent toutes la vérité, surtout quand elles sont sentimentales.»

                                                                                       Quand J'étais Chanteur : photo Cécile de France, Gérard Depardieu, Xavier Giannoli

    En écoutant ces extraits de dialogue, je revois illico ce couple improbable de la belle Marion et du chanteur ventripotent, fier de sa carrière de marchand de  bonheur. La bande originale reprend les tubes de Delpech, chantés crânement par Depardieu ainsi qu’une une suite symphonique  d'Alexandre Desplat que je n’arrive pas à resituer dans le film. Cette pièce de 9 minutes charrie une douce mélancolie.

    La musique au cinéma est souvent plus vibrante qu’une musique composée sans le soutien des images, comme si elle rendait l’émotion éprouvée par le compositeur à la vision du film. Le plus souvent, la musique intervient après le tournage. Pourtant, Ennio Morricone a écrit une des plus belles partitions mises à l’écran en écoutant simplement Sergio Leone lui raconter Il était une fois en Amérique. Ennio a réfléchi à l’histoire, a écrit la musique, enregistrée avant le premier clap avec l’aval du réalisateur. Le monteur a veillé à suivre le rythme des morceaux.

    En 2013, l'exposition Musique & Cinéma, le mariage du siècle, se demandait ce qu’est une bonne musique de film. Est-elle seulement au service de l’image ou a-t-elle une identité propre ? Doit-elle se faire entendre ou se faire oublier ? Images et musique font corps. Tantôt elle souligne une émotion, tantôt elle est son contrepoint. Parfois la musique vous emporte, parfois elle angoisse. Toujours, elle amplifie l’image, l’émotion, le rêve.

    Il y a des musiques qui restent. Les moulins de mon coeur

     

    dans l'Affaire Thomas Crown   (version anglaise)                                   

     

                                                                        l-affaire-thomas-crown

     

    l'air lancinant qui soutient les pérégrinations pédestres de Marlène Jobert et de Lino Ventura à la recherche d’une fillette dans Dernier domicile connu. Dernier domicile connu

    Je salue au passage François de Roubaix, trop tôt disparu. En dix ans, il a signé de magnifiques  compositions pour le cinéma français, telles Le Vieux fusil et Les Aventuriers                                                                                                                               Les Aventuriers

    Plus le musicien est impliqué dans la confection du film, plus la musique joue un rôle moteur dans le cours du long-métrage

    Bruno Coulais notamment a été étroitement associé à l’avènement de   Les Adieux à la reine

     

     

    Il a écrit un concerto avant le tournage, diffusé pendant les prises de vue. Les acteurs apprenaient leur rôle en écoutant la musique. Bruno Coulais et Benoît Jacquot ont travaillé ensemble trois fois.

    Des tandems se créent et traversent l’histoire : Leone/Morricone;  Fellini/Rota; Truffaut/Delerue ; Hitchcock/Hermann ; Burton/Elfman…

    Certains réalisateurs recourent à des musiques préexistantes, comme Woody Allen depuis 1975. Ils remettent des grands compositeurs à l’honneur. Les « classiques » servent étonnamment le cinéma. Impossible de dissocier Richard Strauss des images primitives et  sidérales de 2001, L 'odyssée de l'espace  ou Gershwin nimbant l'ouverture de Manhattan.

     

                                                                        Les musiques de films sont éternelles.


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                                     Gemma Bovery

    Avant de voir Gemma Bovery, j’ai repris Flaubert, édité dans la prestigieuse collection Pléiade 

    volume acheté lorsque j’ai transmis ma librairie. J'ai cherché fébrilement  Madame Bovary, mœurs de province, égarée entre Kafka et Lamartine. Emma était mal rangée.

                                          

    Flaubert

                                           alt=Description de cette image, également commentée ci-après   et quelques autres grands écrivains, en Pléiade, est un choix gourmand. La compagnie exhaustive de grands écrivains n’est pas pour me déplaire, de même que me plaît l’idée de laisser en héritage un embryon de patrimoine littéraire universel à ma descendance. Ne croyez pas que je lis couramment des chefs d’œuvre dans le texte. J'apprécie surtout la documentation, les commentaires, le contexte de l'époque qui entourent les écrits. J'ai ainsi appris que Flaubert a avait été cité en justice, accusé d'immoralité et d'irréligion à la parution de Madame Bovary. L'édition reprend réquisitoire, plaidoirie et attendus du jugement rendu à l'avantage de Flaubert sur 70 pages de texte serré. On ne badinait pas avec l'adultère  en 1856.    

    J'aime tourner avec précaution les pages en papier missel pour y picorer des plaisirs impromptus de lecture, des tournures, des idées.  

    « La dernière journée s’était écoulée comme les précédentes, à reculer de quart d’heure en quart d’heure. »

    « Emma prêtait l’oreille au silence de l’église qui ne faisait qu’accroître le tumulte de son cœur.»   

    Quel bonheur! Je vous convie à lire ces phrases à haute voix et à en savourer le suc harmonique. J’imaginais ces mots dans la bouche de Fabrice Luchini, lecteur intégral de Flaubert, sur le conseil de son premier psychanalyste. Je me régalais d’avance, connaissant l’immense talent de l’acteur à rendre Céline, La Fontaine ou Molière.

    Mon attente fut déçue.  Gemma Bovery détourne finement la figure de la provinciale au comble de l’ennui. Anne Fontaine contient Luchini dans un rôle d’amoureux transi et démiurge. Nulle tirade, à peine quelques citations éparses et énormément de retenue dans le jeu d’un interprète qui, enfant, avait besoin d’attirer l’attention dans le XVIIIè arrondissement. Il arpentait  les rues parisiennes  en mimant le pape bénissant, a-t-il confié à La nouvelle Quinzaine littéraire.

    J’ai néanmoins passé 1h40 agréable et plaisante, en efforçant de ravaler ma déception de ne point revivre la jubilation de ma lecture matinale du grand œuvre de Flaubert. Gustave de son prénom, devenu Gus, diminutif attribué au chien de Joubert, boulanger de son état, clandestinement épris de la jeune voisine d’en face.                      

    C’est le métier d’acteur qui a amené Fabrice Luchini à la littérature. L’artiste autodidacte lit et relit pour comprendre. Sa formation a été faite uniquement par des passeurs de livres, dit-il à Pierre Pachet, dans La Quinzaine.

    - « Et l’écriture ne vous a jamais tenté ? »

    -«  J’en suis incapable. La solitude, l’espace non hystérique, non relationnel que doit vivre l’écrivain, l’acteur l’évite en jouant les textes des autres. Etre dans l’écriture, c’est certainement être capable de ne pas vouloir la relation aux autres tout de suite.»

    Fabrice et le cinéma ont en commun la transmission du goût de la lecture et de la relecture. Plus de la moitié des films sont des adaptations ou sont inspirés de romans et de nouvelles.le film d'Anne Fontaine est d'ailleurs inspiré du roman dessiné et illustré de Posy Simmonds, lui même inspiré par la célèbre Bovary.

     


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  • J’ai vu Mommy à Bordeaux dans une salle Utopia.

    Dur, déprimant et intense. L’utopie d’une relation fusionnelle entre une mère mi-courage, mi- carnage et un fils assoiffé d’amour et anarchiste.

    L’emprise d’une relation sans bords, donc sans limites sinon celle du format carré dans lequel Xavier Dolan enferme un fils et une mère dans l’illusion d’un bonheur possible  en suivant aveuglément ses pulsions vitales et suicidaires.  

    Un tiers invité et souhaité s’interpose timidement entre Diane et Steve. Mais Kyla est encore fragile après la perte d’un enfant. Le père de Steve est mort brusquement trois ans plus tôt. Steve (16 ans) et Kyla partagent un chagrin immense, ils peuvent s’entendre jusqu’à un point de rupture tracé par la mère surnommée Die (tue).

     

    Dolan    

     

    filme goulûment une tragédie. Ses films crucifient l’amour maternel tout en se délectant de confrontations affectives poussées au paroxysme. Le jeune réalisateur est ambivalent et absolu. Nulle place pour la nuance, nul espoir pour la modération d’une figure aimante et ferme qui dissoudrait la glu de l’amour fusionnel enmêlant Diane et Steve. Mère et fils se ressemblent, ils  appellent l’affection. Ils forment une équipe insensée et bottent les coachs en touche. Ils  se cognent aux contraintes de la société, ils essuient les revers de la violence de Steve et de la faiblesse de Diane. Le duo toxique n’a pas la chance de rencontrer les bonnes personnes aux mauvais moments. L'apaisement  d’une médiation heureuse n’intéresse d’ailleurs pas Xavier Dolan. Il filme à l’énergie, offre peu de répit au spectateur. C’est son style et je n’aime pas. Avant de le porter prématurément au pinacle, j'attends de cet artiste indéniablement doué un poil de recul sur son histoire, distance qui en ferait un vrai grand à 25 ans.

     

                                                            Mommy

    Mommy est désespérant car dans un Canada fictif, il n’offre qu’une alternative carcérale et psychiatrique à l’amour trouble (é) entre un fils et une mère. Plutôt enfermant. De ce film qui étreint l'estomac, je préfère retenir les deux séquences où le cadre carré éclate dans un scope libératoire. Il y a cette promenade à trois à vélo, Diane, Steve et Kyla, aux anges et la perspective d'une nouvelle famille. Il y a la rêverie de Diane d’un avenir idéal pour son Steve.  Deux belles accalmies.

    Les trois interprètes sont parfaits. Anne Dorval et Antoine-Olivier Pilon ont décroché les prix

    d’interprétation décernés au FIFF hier soir.

    Amplement mérité.                             

     

     

      

     


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