• RAS au sas

     

    Trois jours de décompression en club de vacances cinq étoiles après six mois d’Afghanistan. L’armée française octroie septante deux heures de permission avant de retourner dans les foyers, lavés des mauvais souvenirs de la guerre. Au programme du «sas», sport, détente et  débriefing collectif. Les treillis et paquetages se mêlent aux bikinis et cocktails, pièces incongrues d’un décor qui n’a d’idyllique que le nom.

                                                             (Voir du pays, 7 septembre sur les écrans)

    Le bataillon est prié de participer à une thérapie de réalité virtuelle. La troupe et les officiers racontent  un épisode traumatisant de leur mission aidé d’un casque qui les replonge virtuellement sur le terrain reconstitué en images numériques.    

                                   Les versions d’une embuscade sanglante divergent.

    Impensable de laver son linge sale en famille. Le bataillon fait corps avec quelques fissures. «La trouille, on la garde pour soi", claque Marine au visage d’Aurore, son amie d’enfance, qu’elle a entraînée dans la grande muette à quinze ans, faute de mieux. Le déballage émotionnel collectif soulève une vive réticence parmi les militaires habitués à masquer leurs faiblesses. Ils sortent difficilement du mutisme, laissant leurs corps sous tension exprimer un malaise latent, larguer une agressivité à tout crin, avec pour cible les touristes, les autochtones ou leurs frères et sœurs d’armes. Des comptes sont réglés, des pulsions machistes ressurgissent de la nuit des temps.

    Les symptômes de troubles post-traumatiques sont patents. Les images repassent en boucle dans la tête, « cette merde qu’on a dans la tête, ça ne partira jamais.» Un nouveau théâtre d’opération désoriente ces soldats aguerris : le combat avec leurs démons intérieurs.  La grande bleue ne calme personne. Ni les soirées dansantes, ni les excursions, ni la relaxation.La natation, un peu, les corps en suspension, entre deux eaux, à flotter légers. L’ennemi est partout, anonyme et invisible. L’ambiance est électrique. Ça cogne, au propre et au figuré.

                                                               

    Les soeurs Coulin  tendent l’arc névrotique du début à la fin. Delphine avait déjà reconnu le terrain en publiant le roman éponyme éponyme il y a trois ans. La cellule psychologique de décompression existe réellement. Les troubles post-traumatiques sont pris au sérieux depuis la guerre du Vietnam. Mais c’est un leurre de croire que trois jours de remise à flot suffisent à effacer six mois de confinement en territoire hostile. D’autant que cette thérapie expéditive se déroule selon les codes militaires, discipline maintenue dans les quartiers dorés d’une thalasso à Chypre. Si certains suivent la prescription de libérer la parole pour désamorcer les angoisses, les autres préfèrent inhiber le stress réapparu à l’écoute de récits poignants et dissonants.

    Aurore et Marine étouffent. Elles bravent l’interdiction de sortir, elles veulent voir ce qu’il y autour de l’hôtel.  Fanny, la troisième fille du contingent les rejoint dans une escapade hasardeuse. L’homme reste un loup pour la femme au point de se demander pourquoi  le sexe ex- faible  tient tellement à rentrer dans les rangs.  

    Delphine et Muriel assènent un gros coup de poing dans les tripes du spectateur, fidèles à leur volonté de porter l’émancipation

    féminine au pinacle, à l’affût des aspérités,

    «qui leur donnent envie de creuser et peut-être d'en faire un film.» Les sœurs illustrent cliniquement l' excès émotionnel ingérable que constitue le trauma. J'étais seul dans la salle.

    Je devais avoir une drôle de tête à la sortie. L'ouvreuse me dit,

    - Ah, vous avez dormi.

    - Non, non, je suis simplement sonné par ce que j'ai vu. J'étais KO debout. Message reçu 5 sur 5. Over.


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