• Qui ne dit mot qu'on sent

     

                                                                       Youth

     

    J’étais bouleversé à la fin de Youth (en France aujourd’hui, le 7 octobre en Belgique). Une séance de travail le matin sur les émotions avait tendu la corde sensible. La musique, la beauté d’un film élégant, stylisé, émouvant a emporté les digues d’un émoi incompressible. Difficile de dire ce qui m’a mis en mouvement. De petites touches sensibles dans un dispositif agencé au cordeau laissent l’émotion affleurer, se montrer, éclater. Les sensations avant les mots.

    Le toucher de la masseuse sent que son client est tendu, non, «à fleur de peau», rectifie-t-elle. Cette femme discrète n’a pas grand’chose à dire, et se sent bien à sentir et à transmettre avec les mains.

    Fred, économise sa parole à quatre-vingts ans. Chef d’orchestre célèbre, il a voué sa vie à la musique, parce qu’elle se passe de mots. « Elle est, il n’y a rien à ajouter.» Fred en a fini avec le travail et avec la vie. Il est en bonne santé, continue à fréquenter ce luxueux hôtel où il a ses aises, il est juste «apathique.» Le vieux beau s’anime un peu au cours de promenades philosophique avec Mick, son ami de toujours. Une amitié indestructible qui ne parle que de belles choses. Michaël Caine et Harvey Keitel boivent du petit lait à assumer leurs cheveux blancs).

                                            Film Sorrentino: ciò che devi sapere prima di andare al cinema
    Et de quoi parle-t-on à quatre-vingt piges ?
    De sa prostate, des souvenirs qui s’embrouillent, d’une mélancolie tenace au crépuscule d’une existence bien remplie et désormais pauvre en perspectives : une dernière idylle (avec Miss Univers), un dernier film, un dernier concert (for the Queen).


    Mick s’empare d’une longue vue face à une montagne suisse grandiose
    «Si tu regardes à l’endroit, la montagne est proche, c’est le futur. Si tu retournes la lunette, le paysage s’éloigne, c’est le passé.»
    Mick a l’imagination fertile. Il écrit le scénario d’un nouveau film : Le dernier jour de la vie. Le scénario est quasiment bouclé, sauf la fin de l’histoire…


    Quel bilan tirer au crépuscule ici-bas ? Fred refuse d’établir le sien. Sa fille s’en charge au cours d’une tirade véhémente lâchée d’un trait, sans contrechamp, à un père égoïste et froid.

    http://www.mistermovie.it/wp-content/uploads/2015/05/recensione-youth-sorrentino-3-e1432153323303.png Ce réquisitoire énoncé avec les tripes craquèle la muraille d’indifférence que Fred érige à l’ironie acide. Le père indigne fait un pas de côté ; il reconsidère ses préjugés. Il quitte les files en rangs serrés vers le sauna et la piscine, où suent et pataugent des riches mutiques. Il suit cet air de violon discordant et découvre un jeune musicien qui écorche une de ses premières compositions, Les mots simples.


    -Mon professeur m’a conseillé ce morceau pour débuter.
    -C’est vrai qu’il est facile à jouer…
    -Oui, et c’est tellement beau.


    Petite lueur dans le regard de Fred. Il s’avance vers le garçon et corrige sa position d’épaule. Cette scène m’a émue. L’œuvre survit à son auteur, perpétuée de génération en génération. La musique toujours vrillée au corps de Fred, mais enfouie sous un monceau de regrets. La nature lui offre la direction d'un majestueux concert de clarines.

                                                          Youth : Photo Michael Caine
    Sorrentino orchestre les thèmes en esthète pointilleux. La vieillesse, la difficulté d’être père, la création sublime, l’hypocrisie sociale, la peur de vivre, défilent sur une partition planante, troussée de Florence and the machine, de la voix chaude et grave rauque de Mark Kozelek, de standards romantiques interprétés lors de soirées d’animation languides pour fortunés désenchantés. La musique amplifie l’impression visuelle, traduit l’émotion contenue. Le réalisateur et son inséparable directeur photo, Luca Bigazzi, s’accordent parfaitement dans un esthétisme baroque et lumineux.


    J’ai mis dans le film plus qu’il ne dit. C’est le privilège du spectateur conquis. Reste à voir s’il plaira autant à vingt ans qu’il a plu à soixante. En tout cas, les mélomanes amoureux de la partition de La Grande Belleza seront ravis. Si la musique de films vous intéresse, ne manquez pas l’émission hebdomadaire de Pascale Van Lerberghe sur Musiq3. Nouveau titre, nouvel horaire. La fièvre du samedi soir, tous les samedis de 18 à 19h. J’ai le plaisir d’être l’invité du 12 septembre prochain, avec une sélection de mes bandes originales préférées. L'émission en podcast ici.

     

    Un jour sans
    Sorti en Belgique deux mois après nos voisins français, Mustang m’a laissé sur ma faim. J’ai peu ressenti, faute d’une réelle tension dramatique. Deniz Gamze Ergüven a choisi la légèreté et l’humour pour montrer le patriarcat oppressif de la société turque. La réalité est déjà assez dure pour l’assombrir encore, explique la réalisatrice turque qui a étudié en France.

      http://icon.telerama.fr/plurimedia/images/600x800/92454454_587041.jpg                       http://icon.telerama.fr/plurimedia/images/600x800/92454454_587041.jpg

     

    Les filles sont formidables, surtout la cadette. Les hommes sont ridicules, sauf un marginal solidaire de la rébellion des cinq sœurs. Les femmes soumises reproduisent la domination masculine. Haro sur cette société castratrice, nous sommes bien d’accord. N'empêche, l’émotion était aux abonnés absents. Comprenne qui pourra!


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :