• Quel père, quelle fille!

     

                                                         

    Toni Erdmann continue à accumuler les prix dans les festivals après le fiasco de Cannes alors que la critique et le public de la Croisette l’avaient porté aux nues. Le film (sorti le 17 août) de Maren Ade marche bien en Allemagne, atteindra probablement les 400.000 entrées en France et s’essouffle un peu en Belgique. L’avis mitigé de trois connaissances avait retardé ma rencontre avec un père et sa fille à Bucarest.

    Il m’a fallu de la patience pour savourer les 2h42 minutes passées à suivre les efforts burlesques et maladroits de Winfried, déterminé à saper l’existence corsetée de sa consultante de fille, dopée aux résultats et à l’efficacité. Je crois que la tonalité triste et mélancolique sous-jacente peut émousser la saveur d'un film très étonnant dans sa facture à la fois simpliste et subtile.

    Nous est montré la reconquête  improbable de son enfant par un père soucieux d’enjouer des vies  dévitalisées. Winfried déboule dans l’horaire au cordeau d’Inès au moment où celle-ci joue sa carrière professionnelle. Le père est inquiet après avoir brièvement vu sa fille en Allemagne. Inès va mal, il la sent triste, il la voit stressée, crispée au téléphone. Winfried  est particulièrement réceptif. Son vieux chien vient de mourir et lui, retraité solitaire, se prend à rêver d’une vie meilleure pour sa fille.

     

    Donc, Winfried prend l’avion et devient Toni Erdmann, en deux temps, ,

                         consultant et coach, affublé d’une perruque simiesque et d’un dentier postiche qui lui fait une mâchoire prognathe.

    Inès craint le pire et elle a raison. Elle encaisse publiquement les rosseries de son paternel comme elle avale les couleuvres de son patron.

    «Je vois trop peu Inès. J’'ai engagé une fille de substitution pour remplacer la mienne. Elle cuisine mieux et elle me coupe les ongles », lance à la cantonade l’impavide Toni.

    Toni Erdmann : Photo Peter Simonischek, Sandra Hüller Inès congédie son père lorsqu’il lui pose crûment des questions embarrassantes : quand es-tu toi-même, es-tu heureuse? L’horreur intégrale. Inès n’a vraiment pas le temps de s’interroger à trente-sept ans  sur le sens d’une vie dédiée à l’externalisation des coûts et à la maximisation des profits. Autrement dit, à imaginer des scénarios de licenciements massifs au bénéfice des entreprises clientes. Mais Toni le farceur insiste.

    La consultante avance raide comme un piquet, dure à la tâche, cassante, cynique, l’inverse de son père, facétieux et subversif. Ces deux tempéraments opposés sont-ils capables d’établir une fréquence commune, c’est l’enjeu majeur d’un film déconcertant. Winfried et Inès ont en commun une grande solitude intérieure. Ils enfouissent leurs émotions, l’un dans une armure professionnelle, l’autre dans la provocation systématique.

                                                  

    La jeune réalisatrice tisse un fil  souterrain ; elle pose un regard désenchanté sur l'époque et la société. Son héros s’efforce de dérégler un monde froid et creux par  la subversion du clown fatigué, las comme son chien mourant, qu'il ne se résout pas à piquer, comme il ne se résout pas à renoncer à sa fille. Il la bouscule, afin de fissurer sa carapace, construite en réaction à un père trop absent et complètement déstructurant (Le personnage de Winfried est inspiré du père de Maren Ade. Elle lui avait offert des fausses dents qu’il sortait au restaurant lorsqu’il avait des choses très sérieuses à dire à la famille).

    Le film très construit laisse peu l’émotion affleurer, hormis dans quelques scènes mémorables. Je me souviendrai longtemps d’Inès, suppliée par son père, interpréter une chanson de Whitney Houston, décrivant une femme fuyant l'image d'elle-même..

    N'oubliez pas l'humour, ne pensez pas qu'à travailler, nous dit Winfried et son double. Toni Erdmann réveille nos capacités à dédramatiser les situations et nous reconnecte à cette part d’enfance inaltérable en nous. Message reçu presque cinq sur cinq.

     

                                                 Toni Erdmann : Photo Sandra Hüller

     


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