• Prise de tête

     

    J’ai vu un film d’Arnaud Desplechin sur deux. Je devrais dire, je les ai observés, tant la grammaire cinématographique de ce cinéaste inventif capte le regard. En revanche, le propos est souvent complexe, voire décousu, comme dans ces deux derniers films, Trois souvenirs de ma jeunesse et Les fantômes d’Ismaël (sorti le 17 mai). Ces derniers hantent les salles en deux versions, courte et longue. Les 2 h 25 de la version originale ont été ramenées à 1 h 50, à la demande des producteurs. La notoriété de Desplechin est telle qu’il a pu obtenir la diffusion simultanée des deux moutures. Le director’s cut dépend du rapport de forces entre les financiers et le créateur. En principe, selon les normes américaines, les producteurs disposent des droits exclusifs  sur le film et sur le montage final. Le réalisateur doit se plier aux objectifs de rentabilité des payeurs, au détriment de ses visées artistiques. Cette différence de perspective donne lieu parfois à des bagarres homériques entre les investisseurs et les artistes.

                                                               

    Généralement, la version préférée de l’auteur est plus longue et sort  en DVD ou en vidéo à la demande, rarement en salle, à l’exception de L'amour fou de Jacques Rivette en 1969, d’une durée de 4 h 12. Il arrive qu’un film trop long, sur lequel le réalisateur n’entend opérer aucune coupe, sorte en deux parties, comme Nymp(h)omania ( 1 h 58 + 2 h 04). Cela n’a pas empêché Lars Von trier de proposer une version de 5 h 27 en DVD, début 2015. Personnellement, je dispose du director’s cut de Blade Runner, plus court de six minutes, sans voix off, et avec une fin différente. Ridley Scott a remanié sa copie en 1991 ; la nouvelle version n’est sortie qu’en 2006 en DVD.

                                                            

    J’ai donc vu la version courte de Les fantômes d'Ismaël, ce qui explique peut-être la rupture d’un fil narratif déjà noueux, dans la deuxième partie, où les retraits ont été opérés. Vous aurez compris que je me suis prodigieusement ennuyé durant la vision du film de reprise après mes trois semaines de jeûne. Je suis néanmoins resté jusqu’au bout, par respect pour le talent indéniable d’un metteur en images, qui a trop tendance à étaler ses névroses à travers des personnages dont il reprend les noms de récits précédents.

                                                                  

    Dédalus, par exemple, illustre bien la pensée labyrinthique de Desplechin, portée par la psychanalyse, la judéité et la passion des femmes. Justement, Ismaël a perdu la sienne il y a vingt ans. Carlotta a disparu sans prévenir. Depuis, Ismaël continue à voir son beau-père, mémoire de la Shoah et enchaîne films et conquêtes amoureuses, toujours des femmes fragiles, perdues comme lui dans le méli-mélo de la vie. Sylvia semble enfin apaiser le réalisateur colérique et voilà que Carlotta réapparaît. Que faire de l’aimée vingt ans après ? Sylvia fuit. Ismaël retourne à ses racines roubaisiennes, Carlotta échoue au chevet de son père. Nul ne sort indemne du grand retour, à commencer par Carlotta qui doit se réinscrire à l’état civil. Un jugement l’avait rayée des registres.

     

                                                           

    - Vous pouvez demander votre réinscription à un juge, mais pour le mariage, c’est dissous définitivement.   

    C’est mal reparti. Les fantômes peuvent continuer à errer dans leur enveloppe corporelle et dans leur esprit torturé en diable. Le spectateur flotte, somnole, quitte la salle (deux dames au milieu du film). J’ai mal choisi mon film de reprise. J’ai besoin d’histoires simples et d’images claires. Je suis à cent lieues de ces destins écorchés vifs, qui épandent leurs angoisses, même si le final contredit le ton fiévreux de l’ensemble assez dramatique.

     

     

     


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