• Poil à gratter

     

     

     

     

    J’ai dû surmonter un sentiment de malaise croissant pour écrire après avoir vu Seules les bêtes, construit sur un scénario complexe, tendu jusqu’à la dernière image. Dominik Moll nous promène du plateau du Causse à la fournaise d’Abidjan. Une France désertique et une Afrique populeuse. La solitude affective des étendues balayées par les vents accessibles seulement par de petites routes. L’amour désespéré pour une fille qui « ne te fais pas des idées je resterai avec mon blanc », lui qui est en train de cyberarnaquer un blanc pour offrir à sa belle ce que le riche ne lui donnera jamais.

    Seules Les Bêtes : Photo

    Amour possessif, psychose morbide, crédulité incroyable, rite animiste, Dominik Moll respecte l’esprit et la lettre du roman de Colin Niel. Quiconque souffre de solitude ou de manque affectif s’expose à croire et à faire n’importe quoi, envoûté par les fantasmes d’une liaison sur Internet. Il faudrait tenir la statistique des désillusions du virtuel. Un chiffre, les arnaques informatiques ont doublé en dix ans en Belgique, de dix mille à vingt mille délits.

    Le jeune noir jour avec les sentiments du blanc adulte. La jeune mère célibataire noire préfère la protection du riche blanc à l’amour d’un gars de son âge. L’ancien colonisé prend sa revanche, mais à quel prix. Les êtres et les corps sont malmenés, déchirés entre résignation et folie.

    «  Nous vivons dans une société où les bons liens manquent. » Extrait de l’interview de Rébecca Shankland et Christophe André, à l’occasion de la parution de leur ouvrage : Ces liens qui nous font vivre (Nouvel observateur, 2881, 23-29 janvier 2020).

     

    Seules Les Bêtes : Photo Damien Bonnard

                                                                          Des liens d’accord, mais comment éviter l’interdépendance, incompatible avec l’épanouissement personnel ? « Il n’y a pas de contradiction entre autonomie et interdépendance, souligne Christophe André. De l’attachement naît justement notre capacité à être autonomes, à explorer le monde. »

    L’épouse de l’agriculteur dépressif s’amourache d’un malade ; elle s’enferme dans une relation morbide. La jeune fille hélée au passage aimera pour deux celle qui tient à sa liberté. Seules les bêtes fouille les béances contemporaines, creusées par la disparition d’une dimension collective, d’une destinée axée sur une société équitable pour tous. La vénalité domine.

                                          Seules Les Bêtes : Photo

     

    L’écriture a atténué mon malaise. Je connais maintenant les raisons de ma frustration : mon impuissance à changer le monde, toujours englué dans l'individualisme forcené.


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