• Plages de liberté

     

     

     

                                                   "Nous allons à nouveau pouvoir vivre et aimer en toute liberté."

     

    Cette phrase lue dans un journal m’a étonné. Assigné à domicile et privé de relations sociales physiques, je n’ai jamais cessé de vivre, ni d’aimer, libre dans ma tête. Le retour à la vie presque normale donne lieu à des envolées lyriques euphoriques, signe que la privation relative de liberté a été vécue aussi dans l’inconfort, la souffrance et la déprime. La moitié des Belges déplore des séquelles psychologiques. Des personnes fragiles, qui ont coupé leur suivi en psychiatrie, ont perdu leur emploi. La prescription d’un déconfinement à larges doses tombe à pic pour desserrer l’angoisse montante.

    Le retour à la normale ne fait pas que des heureux. Le nouveau train-train a plu, de nouvelles habitudes ont été prises. 22% des Belges aimeraient continuer le télétravail, accepté de bonne grâce parce qu’ils se sentaient protégés en turbinant au foyer, aux prises avec les enfants, le ménage et le brouhaha d’une intimité permanente. Un Belge sur cinq, c’est une tendance forte, qui vaut d’être pensée.

    Hier, le gouvernement a tracé le paysage de notre liberté conditionnelle, saluée avec un ouf de soulagement urbi et orbi. Les journalistes radio ont recommencé à manger les mots, une animatrice de chaîne privée se réjouit de l'augmentation du volume de publicité, « ça fait du bien », elle a craint de perdre son emploi.

     

                                                Fermeture du cinéma Cameo: les tickets remboursés

    Les cinémas sont parmi les derniers à rouvrir, le 1er juillet, selon des modalités encore à préciser. Deux cent personnes maximum, au total ou par salle, à déterminer, à concerter ? Une certitude, un minimum de nouvelles toiles, quelques unes en août, mieux en  septembre.

    Qui va reprendre un ticket ? Voyons l'enjeu à la taille de nos voisins français, fer de lance du cinéma européen. Les cinq mille salles de l'hexagone accueillent bon an, mal an, 210 millions de spectateurs (La Belgique tourne autour des 20 millions). 2019 a été un grand cru, à 213 millions d’entrées, soit la deuxième meilleure année depuis 1966 (à 234 millions d’entrées, 217 millions en 2011, l’année d’Intouchables). À ne pas comparer avec la fin des années 50, - la télé balbutiait-, 450 millions de fidèles voyaient quatre cents à quatre cent cinquante français et étrangers.

    Aujourd’hui, nous en sommes à 650 films distribués, dont la moitié de français. Il n’y a d‘ailleurs que deux films hexagonaux dans les dix meilleures recettes de 2019, Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon Dieu ? et la suite des Petits mouchoirs. Disney truste six lignes sur dix du classement. Le géant américain lâche crânement Mulan le 22 juillet; les films à petits budgets patienteront ou… Les écrans seront âprement négociés. Les municipalités pourraient acheter des billets, comme à Tamines, et les redistribuer à des publics choisis.

     

                                                    Sambreville : le cinéma Caméo en péril, les autorités achètent pour 10.000 euros de places

    Namur, où je vis, a un potentiel de 600.000 spectateurs. Un complexe et un multisalles Art & Essai se partagent le public à raison de ¾-1/4. Le cinéma subventionné présente deux grandes salles (495 et 195 sièges) et trois petites (de 59 à 100 sièges). La règle des 200 par écran sera facile à respecter. Le complexe devra décaler le début des films pour éviter les flux et croisements massifs de spectateurs. Les familles pourront occuper dix sièges côte à côte. Un écartement est probable entre les îlots familiaux, conjugaux et isolés.

    J’en reviens à la notion de « retour à la normale.» Selon le Petit Robert, un grand pote à moi, est normal ce qui est dépourvu de tout caractère exceptionnel ; qui est conforme au type le plus fréquent ; qui se produit selon l’habitude.                                                        

    Ce que nous avons vécu est donc bien extraordinaire, comme cette soirée de septembre 2007 où ma classe de rhétorique (terminale) s’est réunie trente-cinq ans après la dernière leçon d’humanités. En tant que plumitif de service, j’ai été chargé de consigner les impressions du jour pour mes camarades. Mission remplie, grisé par l’air marin. Extraits :

     

                                                          Étoile de mer sur une plage de sable

    …Ce matin, comme souvent, au bord de la mer, je me noie dans le bruit des vagues déferlantes, pleines de fougue, puis s’éteignant doucement dans une caresse soyeuse du sable humide. Avez-vous jamais remarqué qu’au point culminant de sa course, juste avant de s’aplatir, la vague marque un infime temps d’arrêt, complètement silencieux, comme si le temps suspendait son vol…

    …Le temps était à la fois mis entre parenthèses, nous n’avions plus d’âge, et le temps aussi était dilaté. Les heures s’écoulaient comme la tempête, cognant des envies multiples en nous…  La vie est toujours devant nous, à nous de la prendre au mieux.

    L’histoire n’est qu’un éternel recommencement. Savourons les retrouvailles avec ceux que nous n’avons cessé d’aimer, en dépit de la distanciation physique.

     

     


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