• Patience et longueur de temps

                                                   

     

    Les échanges entre blogueur et  blogueur, critiques professionnels,  étaient inhabituellement vifs et tranchés après la projection de Voyage en Chine. Nous étions sept, quatre avaient subi ce voyage au bout de l’ennui, deux en avait extrait un suc succulent et moi j’étais positivement perplexe.

    Un des sept, animateur de Cinécure, nous a écrit son état d’esprit après une nuit de décantation. Il reste dubitatif, reporte l’écriture de sa critique et renvoie à un confrère dont les mots résonnent avec ce qu’il n’arrive pas encore à formuler.

    L’ami Charles a voulu le dépasser « son blocage au profond ennui (le mot est faible) qu’avait suscité le film en lui.» Il me procure l’occasion de réfléchir à ces joutes oratoires qui nous emportent parfois à l’issue d’une vision de presse enthousiasmantes ou rebutante. Les arguments partent en rafales et ratent pourtant leur cible. L’envie de dire et d’être entendu est d’autant plus forte que les positions sont extrêmes.

    Un débatteur était particulièrement engagé. Je me suis dit et lui ai dit qu’il avait été probablement touché dans son histoire personnelle. Effectivement, l’éjection du père dans un retour vers le fils l’avait irrité. Ce critique très sensible a dû ronger son frein au long d’un film où il ne se disait pas grand’ chose, du moins verbalement.

    J’imagine que l’impatience du spectateur irrité d’emblée n’aura fait qu’un tour en circuit fermé. Le couvercle de la marmite était prêt à sauter dès le début du générique final.

    Chacun voit son film, a un point de vue, des perceptions personnelles. Nous n'arriverons jamais à nous accorder et tant mieux. Mais au moins, nous pouvons penser ce que nous renvoie la vision ou l’attitude de l'autre.

    J’ai déjà évoqué la décantation, processus à court, moyen et long terme. Une nuit, dix jours, dix ans, les retombées d’un film sont intemporelles. Je cite un passage de mon livre :


    Des développements apparaissent continuellement à force de repasser, repenser et reconstruire les scènes prégnantes du film. Ce processus continu délivre intuitivement une compréhension de nous-mêmes, mise en forme à partir de nos visions, impressions et symbolisations.


    L’impact d’un film sur la psyché est imprévisible. La matrice émotionnelle du cinéma est proportionnée à la sensibilité du spectateur.

    Chaque séance est singulière et non reproductible. Nous avons nos visions intimes, dominées par notre histoire personnelle, notre milieu social, notre tempérament, nos préoccupations de l’heure. Chacun attribue un objectif particulier à sa séance, déterminé par l’état d’âme du moment.                                              


    Nous avons aussi nos filtres conscients et inconscients qui brouillent nos perceptions. Parfois, nous faisons barrage à une émotion trop perturbante en semblant indifférent (filtre émotionnel) ou en intellectualisant ce que nous voyons et ressentons (filtre cognitif).

    Et que devient le Voyage en Chine (sorti le 25 mars en FR et début juin en BEL) ?
    En tout cas, un prétexte à discussion, à réflexion, à interrogation. Pour moi, la Chine dans le film n’est que toile de fond de la quête de repères d’une femme dans l’empire du Milieu.

    Zoltan Mayer invite le spectateur à un exercice difficile: s'intéresser à un être maladivement inexpressif, plongé dans un pays aux antipodes de son univers et de sa culture. C'est parfait pour le personnage à qui est épargné l'effort de parler et de nous dire ce qu'elle ressent. Liliane essaie l'écriture (voie introspective) mais l'artifice fait long feu. La communication se fera par le toucher ou des activités communes. Les émotions et sentiments de Liliane restent constamment "en dedans". Yolande Moreau ne quitte rarement son air lunaire, même quand elle va mieux et prend ses marques.

    Tout est contenu dans ce voyage. Liliane pleure une fois, l'amie du fils décédé trois fois et les autres chinois sourient beaucoup. Liliane est oppressée, elle a besoin d'air. Elle en cherche loin, ne connaît pas le mode d'emploi, cfr, la logeuse qui lui montre "la fenêtre s'ouvre comme ça".

                                      

                     Quelle fenêtre ouvrir pour le spectateur pris au piège? L'en-vie d’exprimer amplement après le film.

    Ce voyage au pays de soi aurait gagné à être moins étiré, moins redondant dans l'esthétique, moins figé dans l'interprétation de Yolande Moreau. Et non, ce n'est pas un film sur la Chine, hormis quelques notions de Taoisme. Du moins, je ne l'ai pas vu ainsi.

    Qu’en dit le réalisateur ? Les notes d’intentions m’éclairent souvent quand je suis dans le noir. Zoltan établit un lien symbolique entre l’histoire de Liliane et la sienne, enfant né avec une malformation.

    « Je me sentais différent des autres, comme si j’appartenais à un autre monde.Cette différence, avec la solitude qu’elle impliquait, m’a construit et je pense que d’une certaine manière, l’envie d’en parler était en moi depuis longtemps.»

    Liliane assume seule le deuil de son fils. Cette anormalité la pousse, par-delà elle-même, à créer  du lien avec des gens normaux. Cela nécessite temps et patience, deux denrées précieuses.

     


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