• Paroles d'enfants

     

                                                 

    Atelier Cinémouvance  le 16 avril : Internet, réseau dans tous ses états

     

    Le lendemain du 22 mars, je vois nos petits-enfants. Les deux aînés, garçon (huit ans) et fille (bientôt sept) ans parlent immédiatement des attentats. Nous lisons souvent une histoire après le repas de midi. Cette fois, nous avons parcouru le journal relatant les terribles événements. Leur tante et marraine vit à Bruxelles. Elle a eu la présence d’esprit d’envoyer prestement un texto apaisant, ce qui a rassuré des enfants inquiets qui avaient pensé à elle sur le champ. Le frère cadet des deux aînés a cru que sa maman était morte parce qu’elle travaille à Bruxelles. Les «grands» impressionnés ont retenu exactement le nombre de tués et de blessés, répété plusieurs fois.

    L’inquiétude est toujours là, noyée dans un flot de questions. Répondre à toutes, expliquer, atténuer les images et les faits mémorisés sous le coup de l’émotion. Non, pas trois attentats, mais deux et trois explosions. La station de métro, c’est Maelbeek et pas Molenbeek. Oui, les gens qui n’étaient pas blessés ont pu quitter l’aéroport.

    -Comment ?

    - A pied. Silence. Ils regardent longuement une photo du hall de départ. Une personne gît sur le sol, apparemment morte.

    - Non, non, regardez bien, ses yeux sont ouverts. Elle regarde vers nous. Elle est blessée, oui, on voit du sang, mais elle est bien vivante. Soulagement.

    - Pourquoi, les gens restent couchés ?

    - Quand il  y a une explosion, tu te jettes par terre, comme ça tu protèges ton corps en étant tout plat.

      La photo d’une policière en armes criant quelque chose retient leur attention.

    - Qu’est-ce qu’elle dit ?

    - Elle dit de courir dehors, vite, vite.

    - Comment tu le sais ?

    - Je l’ai vu hier à la télévision.

    - Pourquoi elle a  sa main sur son revolver ?

    - Elle pense qu’il y a peut-être encore des terroristes.

    - Et des attentats, il y en aura encore ?

    - Je ne sais pas. Mais on fera tout pour qu’il n’y en n’ait plus.

                                                           

    Parler tempère l’angoisse, la résorbe. Suivre le rythme de l’enfant, l’inviter à dire son émotion puis l’aider à comprendre ce qu’il a vu ou entendu. Lui demander ce qu’il a imaginé en entendant la radio ou en regardant les images, pas nécessairement ce qu’il a vu ou entendu. Dire aussi ce que nous, adultes, nous ressentons, nous pensons. L’enfant s’identifie au parent et se sent en confiance  pour dire ses sentiments. Exprimer ses peurs et le choc atténue l’effet de la violence.

    Leur maman n’a pas voulu qu’ils regardent les infos à la télé, elle craignait des images trop choquantes. Ils ont regardé des dessins animés.

    - Mais Papyli, il y avait aussi les attentats sur notre chaîne pour enfants.

    - C’était bien fait, dit la maman, qui était à leurs côtés, soutien indispensable quand les enfants voient et regardent. La tentation est grande de plonger dans le bain médiatique. Notre appétence pour les images  provient de notre passé de prédateurs. Même si nous ne devons plus repérer nos proies, notre acuité visuelle est intacte et nous réagissons toujours très fort aux stimuli visuels,  à l’affût des moyens de nous défendre.

    Et puis savoir que nous sommes des milliers à regarder les mêmes images réconforte ; nous sommes moins seuls au sein d’une grande communauté virtuelle, soudés dans une émotion collective. Le risque est de ne plus décoller des écrans, happés dans une boucle infernale. Regarder des images à hautes doses secrète du cortisol, l’hormone du stress. Au lieu de diminuer, l'anxiété amplifie au point de surréagir à des choses bénignes.                

     

                                                                     

    Les réactions traumatiques sont diverses.

    On peut revivre continuellement l’événement, en flashbacks ou en faisant des cauchemars.  

    On peut fuir la réalité en étant coupé du monde, en évitant les situations et les lieux pouvant rappeler le traumatisme. On peut entrer dans une sorte d’anesthésie psychique qui sape notre  goût de vivre.

    On peut être sous tension permanente, avoir des insomnies, être anxieux…

    Un événement traumatique peut en réveiller un autre plus ancien.

    Une grande clé pour dénouer ces états pénibles : libérer la parole pour  désamorcer l’angoisse, exprimer émotions et sentiments de n’importe quelle façon (dessin, chant, tag…).

    Il importe aussi de construire ses propres représentations du traumatisme une fois la mémoire chaude (affects) refroidie et de donner un sens à ce que nous avons vécu. La narration calme la réalité psychique, articule une version de l’histoire mémorisée avec les significations que nous lui donnons après mise à distance des événements.

    La vie est têtue. Elle reprend régulièrement la main après quelques jours de choc, d’émotions, de solidarité, de recueillement. C’est naturel, corps et esprit ne peuvent rester longtemps en sur stress, sous peine d’exploser à leur tour.

    Un film vu hier après-midi a résonné avec l’actualité. Les Innocentes  (9 mars en Belgique, 10 février en France) ont vécu cinq ans dans l’effroi après avoir été violées par des soudards soviétiques en 1940.

    «Je revis ces scènes horribles chaque jour. Je sens encore leur odeur.»

    Plusieurs nonnes sont enceintes. Le dogme de l’Église qualifiant de péché mortel la rupture du vœu de chasteté taraude les bénédictines polonaises réduites à souffrir en silence et à accoucher dans la douleur de cette force de vie incongrue. Les certitudes

    vacillent : «la foi c’est vingt-quatre heures de doute et une minute d’espérance».

    Une jeune médecin de la Croix-Rouge libère les parturientes forcées ; elle prête aussi l’oreille nécessaire aux tourments celés dans les règles immuables de l’ordre de Saint Benoît. Le dialogue avec l’ange athée libère les  novices révoltées par l’aveuglement de la mère abbesse et le sort réservé aux premiers-nés. Anne Fontaine signe un film âpre et austère, digne et interpellant sur un traumatisme majeur bousculant raison, cœur, préceptes.

                                                         

    En sortant du cinéma, je croise une bande de lycéens, craies à la main. Ils griffent les piétonniers de leurs messages tristes et optimistes.

    Bruxelles, on t’aime.

    Pourquoi tant de haine et de violence dans le monde

    Joie, Paix et Amour.         

                                        

                   Un rayon de soleil perce les nuages. Assis sur un banc, j’ai juste envie de pleurer.

     


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