• Ouvre-moi, ouvre-toi !

     

    Toni, garagiste libanais chrétien maronite et Yasser, contremaître réfugié à Beyrouth, sortent d’une tentative de conciliation avortée chez le président de la république. Leur différend est en cours d’appel. Le pays frise l’émeute.Toni monte dans sa voiture et démarre. Il voit Yasser dans le rétroviseur ouvrir le capot de son véhicule en panne. Il fait demi-tour. D’un ton sec, il dit à Yasser de se mettre au volant. Toni  raccorde un câble déconnecté. Nouvelle injonction : mets le contact ! Le moteur ronronne. Ils échangent un regard un peu moins hostile puis chacun rentre chez soi sans piper mot.

                                                   L'Insulte : Photo Adel Karam, Kamel El Basha

    Ce geste minime a peut-être fissuré le mur d’incompréhension dressé après un incident anodin. Yasser a insulté Toni. Yasser a refusé de présenter ses excuses. Il s’est rétracté en entendant la harangue anti-palestinienne diffusée dans le garage du militant chrétien. Toni l’insulte à son tour, lui et son peuple. Yasser fulmine. Il assène un coup. Toni a deux côtes cassées, il porte plainte.

    Le différend est porté en appel. La cour (présidée par une femme) doit trancher. Quelle violence condamner : l’attaque physique ou l’agression verbale ? Les coups ou les mots ? Le procès prend vite une tournure confessionnelle et politique. Les séquelles de la guerre civile terminée en 1990 apparaissent au grand jour. Les factions s’affrontent de part et d’autre des bancs d’audience. Chrétiens libanais et Palestiniens en exil cohabitent difficilement. Un banal conflit de voisinage ravive de vieilles rancœurs, jauge les souffrances respectives. Chaque camp se prétend l’unique victime d’une guerre qui a renvoyé les protagonistes dos à dos. Le Liban reste un baril de poudre, prêt à exploser au moindre prétexte.

        L'Insulte : Photo Kamel El Basha                        L'Insulte : Photo Adel Karam, Camille Salamé

    Ziad Doueri, réalisateur franco-libanais, de confession sunnite, a écrit L'insulte avec Joëlle Touma, chrétienne phalangiste. Ils ont pratiqué la tolérance sur le tas, essayant de comprendre le point de vue de l’autre. Ils sont parvenus à équilibrer les regards. Cette approche commune débouche sur un récit puissant, nuancé et passionnant, un des meilleurs films politiques de ces dernières années. C’est aussi une réflexion sur la colère, cette émotion insaisissable, que Michel Erman considère comme une ouverture sur le monde, dans un essai édifiant. Le philosophe relève diverses facettes à  la colère. Elle peut être  soit une réaction affective d’irritation et d’emportement, une indignation altruiste, un accès de fureur à fonction cathartique ou encore une ressource émotionnelle pour faire valoir ses droits…  La colère submerge la raison, écrit-il, quand les mots manquent pour l’exprimer ou la soulager. Nous sommes dès lors placés sous la force invisible de son emprise.

    Yasser et Toni sont le jouet d’une histoire qui leur échappe, ils portent le fardeau d’un passé douloureux, qui à l’usure, finit par éroder leur humanité. Leur rixe stupide les amène à réfléchir sur les responsabilités respectives dans la perpétuation d’un climat d’hostilité, fondé sur des haines ataviques dont les générations actuelles ne savent plus l’origine réelle. Chapeau à ceux qui tendent la main à l’ennemi désigné. À cet égard, L’insulte (24 janvier en Belgique, 31 janvier en France) est un modèle à suivre, source ténue d’optimisme.

    Corps et âme : Affiche                                                                                                                                                                                                            Deuxième grand film de la journée, Corps et âme (27 décembre) défie la solitude contemporaine à coups doux de menus mouvements vers l’incertitude amoureuse. Mariâ et Endre travaillent dans un abattoir. Ils sont englués dans leur routine, adeptes de l’inexprimable, isolés des aléas du désordre existentiel. Elle est farouche, lui est fatigué. Un rêve commun les rapproche. Ils rêvent d’un cerf et d’une biche, en quête de nourriture. Le cerf offre une feuille bien grasse à la biche, ils ne s’accouplent pas. Le rêve, échappatoire à un monde déshumanisé, quelle magnifique entrée en affection, cette sensibilité de la raison. Le corset (corps sait) cède lorsque deux âmes troquent leurs rêves. Le spectateur songe à son tour. Il imagine la portée du moindre changement dans le quotidien de deux êtres en rupture d’émotivité. Mariâ achète un téléphone mobile, Endre relance cette femme farouche. L’image est superbe, les cerfs s’ébattent dans une belle nature enneigée; les perceptions affleurent tandis que la raison abdique, éludée par le rêve, seuil de tous les possibles. 

                                            Corps et âme : Photo Alexandra Borbély, Morcsányi Géza

     


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