• Nouvelle de vacance

                                Un texte en montage alterné, destins croisés, entrelacs d'aller à... 

     

    FRANCIS, 17 heures 50

     
    Francis referme l’horaire d’un coup sec. C’est serré, mais jouable. Trois heures pour passer de trépas à plein de vie. Enterrer Jules-Henri, boire deux margaritas à sa santé au cocktail de ses dernières volontés, ensuite Métro Palair, sortie Cartouche, 3/4 d’heure dans le tube, dix minutes à pied et réglo, pile à 9 heures pour témoigner de l’union heureuse de Cécile et d’Oscar. Sacré Jules-Henri, excentrique jusqu’au dernier souffle : se faire inhumer un vendredi soir à six heures, tandis que les citadins n’ont qu’une idée, cingler vers les verts pâturages et fuir la cité étouffante.


    Exceptionnellement, Francis prendra le métro. Impossible de refuser à Cécile d’être son témoin, il l’aimait toujours. Il n’avait pas compris comment elle avait pu s’enticher de ce benêt fini d’Oscar. Impensable aussi de ne pas saluer la mise en bière de Jules-Henri, siffleur de margaritas devant l’éternel.


    L’église est pleine à craquer. Francis capte péniblement l’éloge funèbre interminable, coincé sous le porche entre une blonde décolorée et un échalas au teint livide. Francis jette un coup d’œil agacé à sa montre : six heures vingt.                                                Arrêt sur cadran, panne de ressort, plus de repère.

                                                                                            

     

     

    Il sort précipitamment, se fraye un passage parmi les trois derniers rangs arrivés sur le tard, et constate horrifié, 8 heures moins dix au clocher de Sainte Ursule. Et Cécile convole à neuf heures. Il allonge la foulée, gagne la station Palair et deuxième horreur, un panneau gribouillé : circulation temporairement interrompue entre Palair et Cartouche.


    « Cécile, je t’assure, je ne l’ai pas fait exprès. » Déjà les mots ensablés d’excuses se bousculent dans sa tête . Oscar, il s’en fout, mais Cécile…


    Francis laisse tomber la pression, se force au calme. Son regard balaye l’artère géante de Pisseville. Des autos à l’infini, emboîtées comme des sardines sans huile. Il titube sous le coup de ce funeste destin. Un drelinement saccadé, impératif, l’extrait de son hébétude. Un tandem le frôle emmené de la selle arrière par un quatrième âge alerte. Francis hèle la monture, l’agrippe au garde-boue :


    « C’est une histoire d’amour, monsieur, je dois marier dans cinquante minutes, le métro est en panne, vous roulez en voyage organisé ?

     */*

     

    Cécile, 19 heures 45

     
    Cécile expulse une expiration de soulagement. Elle a enfin réussi à congédier sa mère, sangsue sans pitié, à 80 minutes du bonheur avec Oscar. Maman repassera à 8 heures 15, l’église est à 10 minutes en voiture, avec les embouteillages du vendredi fin de journée, c’est confortable de quadrupler le minutage.

     

                                                              


    Cécile se scrute dans le miroir. Trente-deux ans, trente-deux dents, presque sur son trente et un. Epiler ses longues jambes fuselées, ajuster sa coiffe sertie de roses blanches – sa mère avait insisté pour les roses- se poser cinq minutes-, la demi-heure suffira. Cécile écarte le rideau de la fenêtre de la chambre. Les voitures se collent un peu plus au train que les vendredis normaux. Pourvu que Francis pense à venir en métro, se dit-elle. Il aurait pu m’épargner l’enterrement de ce poivrot de Jules-Henri. Je parie qu’il y est allé pour les margaritas. « Arrête de persifler Cécile, c’est déjà formidable qu’il ait accepté d’être ton témoin. Tu sais qu’il est toujours amoureux de toi. Il n’a pas pu résister à ta demande charmeuse. Elle adore faire languir Francis, sûre de son indéfectible passion. Elle arrache la bande épilatoire d’un geste précis et dévastateur. Peut-être qu’elle aurait dû l’épouser, depuis le temps qu’ils se connaissent. Non, trop d’amour lui donne des boutons. Alors, plutôt oui à Oscar, riche, plus tout jeune, encore assez beau.
    Concert de klaxons sur belle Avenue. Nouveau regard dehors. Plus rien ne bouge. Congestion générale. Un doute l’étreint : « et si maman… 8h10, pas de maman, invariablement à l’avance.


    Cécile agrafe sa coiffe. Fébrile, un mouvement mal calibré arrache une fleur à la couronne. Mauvais présage ?


    Le balancier de l’horloge familiale balance 8h20 et point de maternelle en vue. Le soleil décline derrière les gratte-ciel. Cécile, si tu ne bouges pas, tu vas rater l’Oscar. A pas menus, vifs et rapides, elle dévale les escaliers, se projette sur le trottoir. En métro, elle pourra lire oui dans l’élu de sa raison, à 9 heures. Son visage a viré rouge vif, bon dieu, quelle canicule. Nouvelle descente vers le rail souterrain. Le rouge vif devient cramoisi, en lisant « circulation temporairement interrompue entre Sifu et Cartouche, affiché au portique déserté. Remontée à l’air embouteillé, panoramique affolé, les orbites à 360 degrés : vision inespérée : Francis, seul, sur un tandem, à pédaler comme un fou…


    Oh, mon beau Francis…

     ./.

     

                                                               Sempé embouteillage

     

    Oscar, 20 heures 42

    Oscar rebouche tranquillement le flacon largement entamé. Il avale à rasades gourmandes le vin de framboises du grand-père, cuvée spéciale Cécile. Dans vingt minutes, ce sera le double oui devant l’abbé Say. Oscar et Cécile unis par les liens du mariage, inimaginable il y a six mois. Sa future s’était décidée subitement.


    Oscar exulte. Cécile est très belle, assez jeune et pas riche pour un sou. L’idéal pour un veuf entre deux âges. La contemplation des embouteillages lui injecte une dose supplémentaire d’euphorie. Francis, embarqué à l’enterrement de Jules-Henri ne sera jamais à l’heure au mariage. Non qu’Oscar déteste l’inévitable complice de Cécile, mais il supporte mal l’éternel amoureux de sa femme. Deux moitiés, c’est bon. Deux moitiés et un tiers, c’est trop.


    Oscar s’offre une quatrième tournée de framboise. Quel pied d’habiter à cent mètres de St Bavon. On échappe au cortège motorisé, au défilé nuptial. Un brin de promenade, et hop, un beau brin de fille dans les bras. Au revoir et merci, l’abbé.


    Comme convenu, ils avaient débranché leur téléphone une heure avant l’événement, histoire de mettre les nerfs en veilleuse. Cécile à dix minutes de trajet, Oscar à 45 secondes –il court trois fois par semaine, à son âge, c’est remarquable- aucun risque de louper la bénédiction. Allez, la petite cinquième pour la route. La dernière lampée lui rougit le pif. En coiffant son chapeau buse, l’œil un peu vague et très compatissant, il s’attendrit sur sa silhouette de jeune dernier. Dans 420 secondes, la délivrance, puis bombance.

    Ne tentons pas le sort, lucide, j’y vais, à sept minutes de la félicité. Je la verrai probablement arriver, jubile Oscar, avide de Cécile fraîche. En quittant son duplex, la circulation a repris son fluide exode du vendredi tard le soir. Il flâne quelque peu au bord de la rue pour suivre le soleil décroissant au faîte de la tour Bel-Air. Si on le poussait un peu, il se hasarderait à muser. Il lève la tête pour quérir l’inspiration, a un trait de génie, et excité, plein de vers voluptueux, pivote souplement pour cheminer vers l’église et dégringole dans une fosse laissée en jachère par la compagnie des eaux.


    Imbécile, tempête Oscar au fond de son trou, j’avais pourtant coupé l’eau. En se rétablissant, il éprouve une vive douleur aux deux chevilles. Il se hisse vaille que vaille, la tête à ras du trottoir. 

                                                                                

    "S’il vous plaît, aidez-moi, je me marie dans trois minutes." Un couple réagit, le hisse et haut. La tête à ras de la chaussée, il entrevoit Cécile et Francis sur un tandem, secoués de rire, ralentir devant St Bavon, puis pousser en danseuse et disparaître en un coup de rein.

                                               Oh Cécile, non ...Salaud de Francis!!!,  gémit-il en retournant au trou.

                      
                                                                                                             21 heures 02.

     

     

     


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