• Noir profond

     

     

    « Nous avons toujours été sujets, colonisés. Sortir de la victimisation est fondamental… il s’agit de savoir si nous croyons à l’homme, si nous croyons à ce qu’on appelle les droits de l’homme. »

     

    Detroit : Affiche Après avoir vu Detroit, je réponds négativement à la question d’ Aimé Césaire, posée dans un livre d’entretiens, Nègre je suis, nègre je resterai, paru en 2005. En 1967 la cinquième ville des États-Unis, connaît un été sanglant. 43 personnes périssent, 467 sont blessées, 2000 édifices sont détruits au cours d’émeutes raciales incandescentes. La police blanche, agressive et raciste, procède à 7.200 arrestations. Kate Bigelow retrace l’enfer d’une nuit au motel Algiers. Une poignée de noirs et deux blanches sont le jouet de policiers sadiques. Leur vie ne tient qu’à un fil. L’aube relève la mort de trois sujets noirs, soupçonnés d’avoir tiré sur la garde nationale. La police locale fait le ménage, les fédéraux ferment les yeux; ils ne  veulent  pas être mêlés à une affaire de droits civiques. Un simulacre de procès acquitte les trois bourreaux, blanchis par un jury composé  exclusivement de blancs.  

    La caméra rend compte sans fioritures du supplice d’innocents coupables d’avoir la peau foncée. Les deux jeunes femmes blanches sont assimilées à la fange noire, punissables d’avoir fricoté avec l’ennemi. Cette séquence terrible couvre le tiers du film. C’est beaucoup trop long. Ce souci de taper sur le clou sature le spectateur. On ressent très vite l’étau impitoyable qui broie la personnalité et l’identité de nos frères de couleurs. Inutile d’en rajouter.

                                          Detroit : Photo

    Cette réserve formulée, ce nouveau coup de projecteur sur la condition de la population afro-américaine, nous rouvre les yeux sur l’application à deux vitesses des droits civiques. Larry, libéré à la fin de la nuit, court, titubant et ensanglanté. Une patrouille de police le cueille. Larry roule des yeux terrorisés. « Ça ne va pas recommencer… » Je pense la même chose. La police, c’est le danger. Non, ce sont de bons flics « Qui t’as fait ça, mon gars ? C’est horrible. Viens, nous t’emmenons à l’hôpital. »  Ouf ! C’est dire la tension latente qui s’était installée en moi, malgré ma lassitude face à des scènes de violence répétitives. Le film (sorti le 11 octobre) est d’ailleurs interdit aux moins de douze ans. La critique belge a descendu Detroit, au contraire de la France, à cause de la violence excessive, récurrente chez Kate Bigelow, encline à multiplier les séquences chocs, comme dans Zero Dark Thirty. La cinéaste utilise trois à quatre caméras en tournant constamment autour des acteurs. Elle éclaire tout le plateau pour que les comédiens se sentent libres de leurs  mouvements. Cette technique densifie la véracité de l’action.

                                                  Detroit : Photo Will Poulter

    Qu’importe la forme finalement, tant que le fond remue profond. Je retiens surtout de ce regard blanc sur l’état de la nation noire, que cinquante ans après les émeutes, la tension est toujours palpable entre la police et la communauté noire. On ne compte plus le nombre d’afro-américains désarmés abattus par la police. Heureusement, le cinéma secoue régulièrement notre indifférence à une réalité endémique. Je me souviens de

    Du silence et des ombres (1962), Dans la chaleur de la nuit (1967), Tick…Tick…Tick… et la violence explosa (1970)

    La couleur pourpre (1985), Amistad, Mississipi Burning, Glory (1989)

    La couleur des sentiments (2011), Le majordome (2012), 12 Years A Slave (2013), Selma (2014),  Moonlight (2016), The Birth Of A Nation (2017)…

                                                        Detroit : Photo

    Detroit, berceau des usines Ford a fait faillite en 2013. Feu Motor City renaît doucement tournée vers l’industrie numérique. Un magnat de l’immobilier a investi 1.7 milliard de dollars en vue de ressusciter la cité moribonde. Mais le nombre d’homicides diminue peu (- 10%), le pourcentage d’exclus du renouveau, majoritairement noirs évidemment, demeure élevé. La réflexion d’Aimé Césaire, citée au début de ce texte, est toujours actuelle. La condition pénible de la négritude résonne toujours dans le vocable « noir » que nous énonçons prudemment, porteurs d’une parcelle de responsabilité de la maltraitance des Noirs à travers les siècles. Ainsi, notre petit-fils de presque six ans, a un entraîneur d’origine antillaise. Le courant passe entre eux. Le petit garçon désigne son coach à sa grand-mère : « c’est lui, le brun… euh, brun foncé, … euh non, chocolat. »

                Atelier Dépassement de soi et ancrage identitaire le mardi 14 novembre

     


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