• Murmures du vent

     

     

    Vers la lumière : Affiche

                                                           Étrange, cette jolie femme qui parle à voix haute dans la rue. Misako décrit le monde qui l’entoure. Son métier l’exige ; c’est peut-être aussi une façon d’habiter sa solitude. Elle n’a ni amies, ni ami. Elle souffre en silence de la perte de son père. Elle communique peu avec sa mère. Celle-ci a perdu la parole en même temps que la tête à la mort de son mari.

                                                        « Se séparer de ce qui nous est le plus cher est insoutenable ».

    Misako recense inlassablement le contenu du portefeuille du défunt, énonce doucement les objets qu’elle connaît par cœur. Elle ferme parfois les yeux afin de mieux entendre les oiseaux, assise près de sa mère sur la terrasse de la maison familiale à la campagne.

                                    Le film Vers la lumière

    Misako vit à Tokyo. Elle se consacre corps et âme à sa profession d’audiodescriptrice de films. Elle peaufine la version destinée aux malvoyants. Elle raconte ce qu’elle voit sur l’écran et se tait lorsque les personnages parlent. Des consultants, aveugles ou presque, commentent sa narration, recadrent le choix des mots.

    - Cheveux plutôt que chevelure, c’est plus court.

    - Sculpture de sable, ça ne m’évoque rien. Que représente la sculpture ?

    - Il y a trop de mots. Trop de mots dans les interstices, c’est gênant, voire intrusif. Vous savez, les handicapés sensoriels débordent d’imagination.

    Misako a une propension à projeter ses espoirs dans des interprétations subjectives du comportement des personnages.

    - Pour nous qui ne voyons pas, le cinéma, c’est ouvrir le monde. Les mots doivent évoquer et non figer. Nous adorons nous immerger dans des mondes inconnus.

                                                          Vers la lumière : Photo Masatoshi Nagase

    Ce sont des sessions éprouvantes. Les « conseillers » ressentent des émotions liées à leur perception ultra-sensible. Les mots échouent à décrire l’invisible, l’indicible propre à la vision d’un film. Le cinéma déflore des univers infinis. Interpréter un film me sauve, avoue une collègue.

    Misako supporte mal l’acrimonie de Masaya, un photographe du panel dont la vue décline à grande vitesse. Elle s’efforce néanmoins de traquer la bonne formulation. Elle rencontre le réalisateur du film. Elle le questionne sur le sens de la dernière séquence. Un homme gravit une dune derrière laquelle on devine le soleil couchant. Le réalisateur interprète lui-même le rôle. Il désarçonne Misako. Il  lui confie que c’est le film d’un vieil homme, proche de la mort.

    Masaya croise Misako. Il approche l’obscurité totale. Ils se parlent. Il partage avec elle une habitude d’enfant : courir après le soleil le soir en espérant le rattraper. Confidence émise lors d’une balade en bord de mer. La jeune femme adoucit le calvaire d’un homme condamné à perdre la lumière de clichés réalisés dans le monde entier. Leur rapprochement inspire Misako. Elle rend une copie plus vivante et plus claire à la dernière session d'audition.

                                              Vers la lumière : Photo

    Naomi Kawase serre les visages en très gros plans, à l’affût de ce langage non verbal, souvent plus expressif que la parole. Les images sont superbes, vibrantes de lumières irisées, de nature venteuse et d’arbres frémissants. Les forces rémanentes du cosmos apaisent l’anxiété urbaine. Les esprits de la forêt guident Misako vers le sommet de la colline où sa mère attend un mari disparu à jamais.

    Ceux qui adorent la poésie et le non-dit négligeront les longueurs d’un récit contemplatif, séduits par la délicatesse d’une réalisatrice qui m’avait emballé avec Les délices de Tokyo. Cette fois, j’ai rongé mon frein sur le long, un beau frein, heureusement. Deux spectatrices (deux générations), inconditionnelles de N. Kawase avaient beaucoup aimé Vers la lumière (28 février), appréciant surtout l’approche méditative développée dans Still The Water  et La forêt de Mogari (2007). Elles avaient moins savouré les Délices.La cinéaste nipponne est une habituée du Festival de Cannes, primée chaque fois.


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