• Mon manège à moi

     

    Samedi 15 heures. Je hume les livres dans mon ancienne librairie avant d’aller voir Notre petite sœur ( 28.10 en France, 18.11 en Belgique). Une enseignante proche de la retraite cherche des ouvrages pour parler des événements en classe.

     

    IMG_0236 «Il faut absolument prendre de la distance», dit le libraire


    Lire pour informer, lire pour penser, lire pour argumenter. Lire et parler, c’est agir au niveau dix de la conscience citoyenne, plombée par le niveau quatre d’alerte à Bruxelles. La capitale a baissé le rideau sur le théâtre de la vie tandis que Paris se réveille et retourne aux spectacles. J’encaisse mal le coup bas infligé par ces terroristes qui prennent nos esprits en otage.


    Je fuis l’envoûtement médiatique, amplificateur de la terreur et de l’emprise paralysante sur notre mental. Je refuse de céder aux pulsions mortifères mais l’abattement gagne en croisant les éditions spéciales, les flashs urgents, les directs pour ne rien dire puisqu’on ne pouvait rien nous dire hier.


    Yves Citton parle d’ÉCHOSYSTÈME , à comprendre comme une infrastructure de résonances conditionnant notre attention à ce qui circule autour de nous comme en nous. Le plus souvent, nous pensons (au sein de notre «for intérieur») ce que la voûte médiatique fait résonner en nous à partir des échos dont elle nous environne.


    Ne pas tout dire, surtout ne pas tout montrer aux enfants, recommandent les psychologues. Cela vaut aussi pour les adultes tous porteurs d’un enfant intérieur. Je m’informe à la radio ou à la télé une fois par jour. Je saisis la moindre parcelle d’optimisme, comme ces dessins d’enfants, reproduisant une Tour Eiffel tricolore ceinte d’un joyeux Vive la France. Ou encore le public en liesse à la comédie musicale Résiste au Palais des Sports de Paris.

                                                             Attentats Resistance


    J’achète un livre : Le cinéma près de la vie. Le cinéma a inspiré la vie d’Emmanuel Ethis. Il a eu sa première séance à sept ans, un 21 décembre. Il se souvient comme moi dans mon livre du bel émoi vécu en famille.

    Le cinéma près de la vie
                : prises de vue sociologiques sur le spectateur du XXIe siècleUn livre frère, une enseignante motivée, un libraire concerné, le moral remonte.


    Pour ma part, je m’informe sur Daech (hors série du Courrier international), sur les religions dans l’histoire (hors série du Nouvel Observateur). Je veux parler en connaissance de cause, être précis et rigoureux, éclaircir le chaos, sortir du KO (knockout).


    Les dimanches se suivent et se ressemblent. Il y a une semaine, j’écrivais ici pour dissiper un malaise. Aujourd’hui, au milieu de la nuit, j’écris pour canaliser l’accumulation de pensées tournoyantes dans mon cerveau agité. Sublimer cette agitation en pesant mes mots enfin allégés du poids du silence.


    Écrire, dire, penser, débattre, c’est ma façon de résister à la démoralisation ambiante. C’est ma singularité. Singularité que j’invite chacun à cultiver, car être humain, c’est être singulier, dans le respect de l’autre, en accord avec l’humanité profonde qui est notre essence, celle qui a déserté le cœur de tueurs devenus sans cœur, ni pensée.

    Depuis vendredi dernier, je répète à l’envi mon quatuor préféré : Ouverture, Tolérance, Lucidité, Fermeté. J’aimerais le jouer en chœur sous la neige fondante qui atténue la tristesse montante.

     

    Souligner d’un bel accent l’instant vécu pleinement.
    Faut-il dire : le temps passe ou le temps ne passe pas ?, s’interroge J.-B. Pontalis.

    Il lui semble que les deux propositions se confondent.

    Seul l’instant, petite île, rocher bouquet d’arbres, banc de sable, peut, à défaut                                           d’interrompre  le flux, nous donner l’illusion qu’il le détourne.


    Collectionner les instants de bonheur, même tout petits, antidote au poison de la terreur et de la violence.
                                                                 Nous sommes maîtres de l’instant.


    L’instant cristallise nos vécus du passé et nos rêves du futur en une île surgie de la mer anonyme, une île soudain éclairée par un intense faisceau de lumière. L’instant est une instance de l’être où notre incessante quête rencontre soudainement un écho, où tout semble se donner d’un coup, une fois pour toutes.

    http://zone-critique.com/wp-content/uploads/2014/05/PHO62ab84ee-3f1e-11e3-8500-dddc23ae20cb-805x453.jpg(François Cheng, Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie.)


    Instant après instant, afin que la vie coule doucement comme dans Notre petite soeur, belle complicité entre quatre sœurs, dont une demi, adoptée par les trois aînées du même père. Le quotidien déroulé sans apprêt, léger et grave, sous les cerisiers en fleurs, dans la maison familiale, décrépie mais spacieuse. Un vin de prune, le curry au poisson rappellent les défunts ou appelle la parole sur un père méconnu.

                                                 Notre petite soeur : Photo


    Sachi veille sur chacune, gardienne des lieux, privée d’enfance après l’abandon de parents faible ou égoïste. Yoshino, la puinée est son contre exemple, coquette, frivole, légèrement portée sur la boisson quand ses amoureux la laissent tomber. Chika suit, effacée et excentrique, vendeuse rêveuse dans un magasin d’articles sportifs. Suzu, pièce rapportée, s’intègre facilement au dortoir des filles et s’interroge sur sa place dans la famille.


    J’ai passé des instants paisibles en compagnie de ces âmes radieuses, collection de moments anodins, si puissants en émotion.
    Je vous en offre un à mon tour, une chanson, revenue de nulle part, prescrite par la vibration du jour, surgie dans l’insomnie, évidente...


    Bruxelles ma belle
    Je te rejoins bientôt
    Aussitôt que Paris me trahit
    Et je sens que son amour aigrit et puis
    Elle me soupçonne d'être avec toi le soir
    Je reconnais c'est vrai tous les soirs dans ma tête
    C'est la fête des anciens combattants d'une guerre
    Qui est toujours à faire

    Bruxelles, attends- moi j'arrive
    Bientôt je prends la dérive

    Michel te rappelles-tu de la détresse de la kermesse
    De la gare de midi
    Te rappelles-tu de ta Sophie
    Qui ne t'avait même pas reconnu
    Les néons, les Léon, les noms de dieu
    Sublime décadence la danse des panses,
    Ministére de la biére artére vers l'enfer
    Place de Brouckére

    Bruxelles, attends- moi j'arrive
    Bientôt je prends la dérive

    Cruel duel celui qui oppose
    Paris névrose et Bruxelles abrutie
    Qui se dit que bientôt ce sera fini
    L'ennui de l'ennui
    Tu vas me revoir Mademoiselle Bruxelles
    Mais je ne serai plus tel que tu m'as connu
    Je serai abattu courbatu, combattu
    Mais je serai venu

    Bruxelles attends, j'arrive
    Bientôt je prends la dérive

    Paris je te laisse mon lit

                                                       Dick Annegarn, 1974.

     

     


  • Commentaires

    1
    Dimanche 22 Novembre 2015 à 10:55
    argoul
    Sidération est le but visé par la terreur. Tétanie, paralysie, hypnotisme. Nous sommes dans le pulsionnel, pas dans le rationnel. Résonner, pas raisonner.
    D'où le premier réflexe, sain, celui de survie : le talion. Détruire qui veut nous détruire. Point à la ligne. La peine de mort n'existe plus dans le droit quand on peut juger - mais la police tire en légitime défense sociale, et c'est bien ainsi.
    Mais prendre de la distance (à condition de n'être pas touché personnellement), se déprendre de la drogue des médias en boucle, vautours sur l'événement, aussi vides de pensée que ceux qui tirent et se font sauter, en public. Ne pas regarder en voyeur, ne pas écouter en camé, réfléchir (penser vers soi, penser l'histoire, penser large).
    Oui c'est bien d'islam qu'il s'agit, pas d'extraterrestres. Un islam archaïque, celui des bédouins guerriers des premiers temps, mais qui est littéralement écrit dans le Coran. Donc en faire la critique, historique, sociologique, humaniste. Dialoguer avec les musulmans d'aujourd'hui, savoir ce qu'ils en pensent, pourquoi cet islam là se répand, qui le finance.
    Donc réviser nos sentiments, nos actions, notre pensée. Ne pas être naïf, pacifiste, irénique : c'est bien de guerre qu'il s'agit, et pas seulement d'Etat à Etat mais dans la société et en nous.
    Nous ne sommes pas sortis de l'histoire avec l'abondance.
    Donc raisonner plutôt que résonner.
    2
    Coumarine
    Dimanche 22 Novembre 2015 à 11:40

    C'est plus facile de trouver un bouc émissaire que de se remettre en cause soi-même!

    Les Français (pas tous heureusement) ont tendance à accuser la Belgique et son nid de djihadistes à Bruxelles

    Moi aussi quand j'ai vu hier que la vie à Paris reprenait et que BXL était une ville morte... j'ai eu mal

    Cela m'a fait même reprendre mon blog petites paroles... c'est dire!

    Bon dimanche quand même, Patrice

    3
    Dimanche 22 Novembre 2015 à 18:24

    Le restaurant était à moitié plein ce midi à Louvain-la-Neuve, le cinéma projetait normalement. Le gouvernement se tâte. Heureusement, les citoyens gardent la tête assez froide pour réfléchir à chaud comme vous deux. Qu'importe ce que pense la France qui a déjà formulé des excuses à notre égard. Ne restons pas sur des informations partielles ou une écoute sélective selon nos croyances. En tout cas, il y a du monde sur CinÉmoithèque aujourd'hui. Bonne soirée paisible à vous deux.

    4
    madsol
    Dimanche 22 Novembre 2015 à 22:07

    Il serait dommage que des griefs séparent nos deux nations, étant donné que nous sommes dans le même pétrin. Nos gouvernements n'ont pas été plus malins les uns que les autres, dormant sur la croyance que nous serions hors de portée. Ce qui pourtant avait été contredit en janvier chez nous et chez vous.

    Serrons-nous les coudes plutôt, c'est ce dont on a le plus besoin. Ne laissons pas de place aux tentacules de la pieuvre Daesh [je n'ai rien contre les pieuvres habituellement, mais cela me ramène aux scénarios de James Bond (bonjour la culture !)] qui cherche à s'insinuer dans le moindre interstice de nos faiblesses humaines.

    Bref ! J'espère pour vous que le gouvernement va revenir sur sa décision car vous n'allez pas rester à attendre que le ciel vous tombe sur la tête ! Décision difficile car s'il arrive quelque chose, tout le monde tirera à boulets rouges dessus.

    5
    Lundi 23 Novembre 2015 à 08:46

    Oui, cela ne peut durer. Menace imminente perd du poids après trois jours d'alerte. Je suppose que demain redeviendra "normal." Sinon, la Belgique serait à nouveau pointée du doigt, à juste titre cette fois.

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