• Mini, maxi

     

    Je n’étais plus allé à Bruxelles depuis la funeste journée du 22 mars. Je descends à la gare du Luxembourg. Des volets métalliques barrent deux accès sur trois. La foule marche en oblique vers l’unique sortie nimbée de lumière. Celle-ci paraît toute petite coincée entre le mur de soutien et les volets clos. Un mot me vient spontanément à l’esprit : réduction.

     

                                                       Une sensation d’écrasement persiste au long de ma flânerie matinale dans la capitale engourdie. J’en parle chez mon vendeur de DVD habituel. En entrant, je lui ai demandé si je devais lui montrer mon sac à dos. "Non, non, dit-il, pas besoin".

     Je suis encore sous le coup d’un incident la veille dans un multisalles de Namur. Les clients sont priés de présenter leurs sacs à dos au guichet. Je m’exécute. La caissière me paraît crispée, elle repousse précipitamment mon sac et me montre un vigile du doigt.

    - Vous ne pouvez pas entrer avec votre sac dans la salle et nous ne pouvons pas le garder au vestiaire.

    - Je comprends très bien, mais je vous autorise à contrôler visuellement  mon sac (pratique courante à Bruxelles).

    - Non monsieur, je ne peux pas. C’est une loi fédérale. On ne peut pas fouiller les sacs.

    Je commence à m’impatienter. Le «chef de la sécurité» ne retrouve pas la circulaire du ministère de l’Intérieur reprenant ladite loi fédérale bannissant les sacs à dos des salles de cinéma. Une dame avec un sac à main aussi grand que le mien passe comme une lettre à la poste.

    - Mais, monsieur, je ne peux pas fouiller le sac des dames.

    - Je vous autorise à fouiller le mien et vous ne voulez pas.

    Bref, devant ma détermination face à l’absurde, le vigile, une tête de moins que moi, vêtu de noir, une radio émetteur à la main, me propose de garder mon sac dans le coffre de sa voiture.

                                                                 

    "Je le fais depuis hier, m’explique-t-il après la projection, en ouvrant le coffre rempli de sacs en tous genres. Nous avons déjà trop de pertes. Avec les attentats, les gens restent chez eux. Regardez, aujourd’hui, nous avons quatre fois moins de monde que d’habitude à la première séance de la journée. Et la petite dame que vous avez vue  au guichet, elle est retournée en larmes chez elle, hier, tellement les gens l’avaient insultée, traitée de tous les noms, parce qu’elle refusait les sacs".  

    Réduction, disais-je. Et frilosité, ajoute le commerçant bruxellois à l’aise avec mon sac à dos. Je lui confie mes impressions sur le climat ambiant. Lui aussi voit moins de clients, il attend stoïquement que la vie reprenne un cours normal.

    Attentats, comment vivre avec, titre le numéro 101 de l’hebdomadaire Attentats, comment vivre avec, toujours intéressant.

    Un texte de Clara Usón, écrivain espagnole résonne avec mon malaise grandissant.

    J’ai peur de notre peur, de la paranoïa collective, des voix qui demandent, de plus en plus rageuses, de plus en plus pressantes, que nous construisions des murs, que nous fermions les frontières, que nous limitions nos libertés au nom de la sécurité, que nous oubliions les droits des terroristes présumés, que pas un réfugié de plus n’entre dans notre paradis de blancs satisfaits : ce sont peut-être des terroristes infiltrés ou le germe d’une nouvelle génération de terroristes.

    Cet article, le contact avec la rue bruxelloise, les files interminables aux contrôles de sécurité renforcés à l’aéroport national (une heure trente jusqu’à la zone d’embarquement) changent mon point de vue sur les mesures de protection contre les attentats. On nous demande de recommencer à vivre comme avant alors que les autorités déploient un dispositif sécuritaire pesant, limitent la circulation du métro et suppriment les trains vers l’aéroport. Intenable et insensé.

      (le 4 mai)       Virginie Efira et Jean Dujardin forment un duo crédible.

    J’étais dans la capitale pour une vision de presse. Un homme à la hauteur a rempli son office : divertir et mieux, amplifier mes pensées du jour sur les peurs réelles et fabriquées. 

    Un homme a retrouvé le téléphone portable d’une belle femme blonde oublié dans une brasserie. Il lui téléphone. Une conversation badine s’engage et se prolonge. Diane, toute émoustillée accepte un rendez-vous. Comment le reconnaîtra-t-elle ? "Vous verrez, vous ne pourrez pas me manquer."

    Effectivement, l’homme est élégant, séduisant, engageant, sauf qu’il lui manque quarante centimètres pour être à la hauteur de la taille (hauts talons inclus) mannequin de sa belle .

    -1m36, oui, et alors où est le problème, demande Alexandre sur un ton légèrement agressif.

    - Non, non, il n’y en a pas, consent Diane, plutôt embarrassée.

    Alexandre entreprend une cour originale, mélange d’humour et d’audace. Diane succombe, en oublie presque une différence de taille. C’est assez facile en tête à tête, c’est nettement plus difficile à assumer en public et ne parlons pas de la famille.

                                                   Photos 6 Un Homme à la hauteur de Laurent Tirard (2015)

    « Je me vois, je nous vois, c’est compliqué, plaide Diane l’avocate. Tu prends beaucoup de place. Je dois faire attention à toi physiquement et aussi veiller à ne pas te blesser. Il n’y a pas que toi qui souffre».

    Alexandre voit grand dans ses projets d’architecte et dans sa vie amoureuse. Ce petit homme a une tête au-dessus des autres. Il cultive l’autodérision et la joie de vivre, il parvient à donner le change, à masquer sa souffrance d’être différent.

    Alexandre questionne son fils de vingt ans : comment me vois-tu ? Benji énumère les qualités de son père.

    - Oui, mais physiquement ?

    - Quand j’étais petit, je n’ai rien remarqué. A l’adolescence, j’ai vu le regard des autres, mais je m’en foutais, puisque tu t’en foutais.

    Notre regard sur les êtres et les événements conditionnent nos perceptions, nos croyances, nos peurs. Nous n’avons pas accès au monde tel qu’il est mais tel que nous le percevons. Notre relation au monde fluctue selon les expériences. Notre subjectivité construit la réalité.

    A la sortie du cinéma, situé dans une galerie, je tombe sur une escouade de militaires armés. L’espace d’un instant, mon estomac se serre, que se passe-t-il encore ? Puis analyse, je ne connais pas ces uniformes.  Bien sûr, ce sont des faux soldats, je me souviens avoir croisé une équipe de tournage avant la projection. Ouf !

                                                             Je n’ai pas eu envie de savoir quel était le sujet du film.

                                                          


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