• Mains d'artiste

     

     

     

    « Adjani la soliste ne joue pas seule, elle agrippe ses partenaires. Truffaut l’avait très bien vu, par exemple dans la scène où l’officier rend visite à Adèle (L’histoire d’Adèle H.). Même quand elle se retient de l’empoigner physiquement, elle ne peut s’empêcher de l’enfermer dans l’intensité de son regard amoureux. Et ce regard magnétise aussi le monteur. »

     

    Yann Dedet a monté cinq films avec François Truffaut. Il raconte ses cinquante de carrière dans une conversation suivie avec Julien Suaudeau, publiée chez P.O.L. Son  interlocuteur connaît bien la centaine de films assemblés par un artisan de la coupe. Il y a ceux de cinéastes connus – Maurice Pialat, Cédric Kahn, Philippe Garrel,  Nicole Garcia, Amos Gitaï…- et aussi d’illustres inconnus lancés dans un premier film.

    C’est aussi l’homme qui se fait virer par des femmes, comme Nicole Garcia sur Le fils préféré. Pas rancunière, elle le rappelle en consultant pour donner son avis sur un montage terminé mais perfectible. Yann Dedet a un sacré tempérament au point d’engager trois procès et de les gagner contre des producteurs radins.

     

                                                    Les Prédateurs : Photo Nicole Garcia

    La sélection des images et des plans, l’enchaînement des séquences se déroule souvent dans un mano a mano entre le regard neuf du monteur et les exigences du réalisateur qui a « son » film en tête. Les relations entre les deux artistes sont intimes ou distantes, tournent parfois au rapport de forces ou d’ego, notamment  avec « ce monstre opaque », muette dans la salle de montage, attendant que le monteur parle pour le confondre.

    Le monteur doit être aussi fin psychologue, doit savoir composer avec la personnalité du réalisateur, qu’il apprend à cerner au cours de collaborations successives, comme les cinq Truffaut.

    «J’ai le sentiment que Truffaut fait confiance à ce qui l’entoure, et que cette confiance neutralise l’intranquillité  qui ne le lâchait pas sur les films précédents. » (sur L’argent de poche)

    Yann Dedet, Auteur des éditions P.O.L L’art du monteur est mis à plat, échecs inclus, lorsque le jeune  réalisateur, de mauvaise foi,

                                      reste sourd aux suggestions étayées du vieux briscard, refus toujours accompagné du même commentaire « ça ne me gêne pas », alors que la grammaire technique est estropiée.

    Le lecteur saisit des conseils au vol : « les intentions et le vouloir dire sont les ennemis de l’émotion », amorcer plutôt qu’insister. Au cours de sa longue vie de monteur, Yann Dedet a apprivoisé le numérique. Disons qu’il est devenu moins douloureux. Il s’en méfie toujours comme de la peste, surtout de la facilité de pouvoir tout refaire à la seconde. Les producteurs ont cru gagner du temps avec le virtuel, « comme si c’était le logiciel qui obtenait la maturation du film ; mais, pas de doute, en deçà de quinze semaines minimum, on ne peut pas obtenir un travail sérieux.»

     

                                                                                                  

    L’ouvrage est illustré de photos noir et blanc, instantanés de tournages et moments de répits entre deux prises, ou encore de détente après une journée bien remplie. Les souvenirs du monteur français complètent Conversations avec Walter Murch  menées par Michael Ondaatje avec le les mains droites de Coppola, Lucas et Minghella. Murch s’attarde sur l’alchimie du montage, retrace  l’histoire du cinéma, tandis que Dedet s’attache plus au climat relationnel qui engendre ou saborde la création.

     

    « Le montage est une chambre, non pas la chambre des amants mais celle d’un couple dont le but n’est pas de vivre ensemble mais d’enfanter… et d’accoucher d’un enfant qui ne soit pas un monstre, ou alors à nul autre pareil.»

     

     


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