• Lise aux assises

     

     

     

                                                             

     

    Le frère Stéphane Demoustier tourne; Anaïs, une de ses trois sœurs joue l’avocate générale. Une affaire de famille.

    Le sort de Lise, une affaire de famille aisée de la classe moyenne. Chiara Mastroianni et Roschdy Zem sont les parents d'une adolescente accusée d’avoir assassiné sa meilleure amie à seize ans. Lise comparaît devant la cour d’assises à sa majorité. Les audiences se succèdent, je suis centré sur les parents. Ils découvrent une Terra incognita, leur fille. D'abord le père est seul sur les bancs, la mère a déclaré forfait. Elle se ravise, touchée par le désarroi de son mari abasourdi de ce qu'il apprend sur leur fille. La mère explique  à la barre les raisons de sa défection initiale lors d'un témoignage crucial pour le verdict.

    Qui peut prétendre connaître les adolescents aujourd'hui ? Qui connaît leurs codes? Qui comprend leur comportement ?

     

                                               La Fille au bracelet : Photo Chiara Mastroianni, Roschdy Zem

     

    La défense interpelle le jury et les juges. A priori, ces jeunes sont déroutants. Ils semblent pudiques au jour le jour tout en exhibant  leurs tripes et états d'âme sur Facebook, Instagram ou Snapchat. Le procès révèle donc les mœurs libertines de Lise. Une video sexuelle est postée à son insu sur les réseaux sociaux. Sa meilleure amie, auteur de la publication, refuse de retirer les images crues dans un premier temps ; ensuite elle mesure l’impact néfaste de son acte (lire à ce sujet une étude fouillée sur l ’impact psycho-social de la diffusion d’images violentes, sexuelles et haineuses sur les adolescents). La vidéo disparaît. Elles se réconcilient. 

    Un nombre de plus en plus important de jeunes s’engagent « dans des expériences nouvelles dont ils escomptent la révélation progressive de leur capacité grâce aux regards des autres sur eux » (L'intimité surexposée, Serge Tisseron).

    En attendant, la réputation de Lise en a pris un coup. Mais cela ne semble pas l'affecter. Lise montre une froideur dérangeante durant les débats et au foyer. Elle se tait lorsque l'avocate générale et le président de la cour l'interrogent sur son ressenti, sur ce qu'elle a éprouvé à la mort de sa sœur virtuelle.La caméra cadre en gros plan. Les contrechamps sont rares, privant le spectateur des réactions du public. La fille au bracelet est un remarquable film de prétoire, soulignant le danger de juger sur la mine de l'accusé. Mais je veux surtout insister sur une autre facette du procès.

     

                                                    La Fille au bracelet : Photo Chiara Mastroianni, Melissa Guers

     

    Insensibilité, indifférence, incommunicabilité, incompréhension. Sauf en ligne. Là, liberté totale. Pas de parole en face-à face, pas de réactivité non verbale. La vraie vie migre sur la Toile, sur les écrans de téléphone. La communication à distance est plus confortable, moins intrusive. L'expéditeur peut aussi modifier son message avant de l'envoyer.

    "Les conversations numériques sont précieuses car elles sont peu risquées", confient des adolescentes à Sherry Turkle dans un livre instructif et passionnant, Les yeux dans les yeux. Ces jeunes "aiment disposer en permanence d'un ailleurs où ils peuvent aller". Ils fuient la conversation dès qu'ils se sentent en difficulté. Lise n'est-elle plus capable d'émotions ou les refoule-t-elle derrière un masque? Ses parents l'affirment, Lise s'est répliée sur elle-même du jour au lendemain du drame.

     

                                              La Fille au bracelet : Photo Melissa Guers

     

    L'intérêt de La fille au bracelet  réside dans le portrait en creux d'une génération tentée de gommer sa vie psychique. Le déballage contradictoire d'une vie aux assises cerne également le largage de parents démunis face à des enfants insaisissables. Serge Tisseron note cette évolution du fonctionnement psychique : " le désir de se montrer ou de se confier à un interlocuteur n'obéit pas exclusivement au désir de communiquer. Nous ne communiquons pas pour transmettre, mais pour nous donner des représentations toujours plus riches de nous-mêmes et de notre vie psychique ". Jeunes et aînés aussi testent diverses représentations d'eux-mêmes à authentifier par des tiers. L'identité est mise en scène. La vie psychique est construite dans un mouvement d'extériorisation et de réappropriation permanent de soi.

    Lise montre un visage à la cour, un deuxième à ses parents, un troisième à son amant, au péril de se perdre, de se couper de ses émotions. Elle parle encore parfois avec son petit frère, complètement étranger à la gravité de la situation, casque sur les oreilles, commande de jeu vidéo en mains. Je suis curieux de voir dans quelle mesure la technologie digitale omniprésente va transformer les relations humaines.

                                                           La Fille au bracelet : Photo Annie Mercier, Melissa Guers

     

    Un souffle régulateur semble se lever. Le fondateur de Facebook amadoue l'Europe, soucieuse de réglementer et de sanctionner les contenus haineux. Ce matin, le parlement belge a entamé l'examen d'une proposition de loi sanctionnant la publication sur internet de contenu sexuellement explicite sans le consentement de la personne concernée, dans un but de vengeance, souvent par dépit amoureux. Neuf fois sur dix, les victimes de ces publications scandaleuses sont des femmes. La France a déjà légiféré dans ce domaine (vengeance pornographique, revenge porn) en 2016.

     

    Morale du jour : réfléchissez sept fois avant de vous livrer sur internet et ses satellites. Attention, on vous regarde.

     

     


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