• Lignes de défense

     

                                                   Davis se regarde dans la glace, il s’efforce de pleurer. Rien.

                                                              Demolition : Photo Jake Gyllenhaal

    Il vient d’enterrer sa femme, la famille et les amis sont au rez-de-chaussée. Le jeune veuf s’attable à son bureau et écrit une lettre de réclamation à une société de distributeurs automatiques. Il décrit précisément le motif de sa plainte ;  il énonce d’une même encre sa frustration de sucreries, dépit probablement exacerbé par la mort de son épouse femme dix minutes plus tôt à l'hôpital. Davis continue à livrer son insensibilité chronique à un interlocuteur fantôme.

    Cet homme athlétique ne ressent absolument rien. Il manie des milliards de dollars mais il n’a rien de concret en mains. Il traverse la vie comme un automate, n’a pas vraiment décidé de se marier, ni d’accepter de travailler dans la société d’investissement de son beau-père. Davis ne fait simplement pas attention, il n’est pas concerné. Sa femme essayait d’attirer son regard en plaçant des petits messages partout, dans la voiture, dans le frigo qui fuit, dans une commode.

    Désensibilisation : mécanisme de défense utilisé dans la schizophrénie ou chaque fois que nous devons faire face à des affects trop douloureux ou trop remuants. Il est utile pour gérer des situations émotionnantes… (Psychopathologie, Michel Delbrouck, p.81).

     

    Plus de 20% de la population présente à un moment de sa vie un trouble mental. La psychose concerne 1% de la population, la bipolarité de 1 à 2%, les TOC de 2 à 3%. On peut considérer que la dépression touche 10 à 20% de la population à un moment ou à un autre, la gravité des épisodes pouvant varier, de léger à grave. (Luc Mallet, psychiatre, dans un hors-série de l'hebdomadaire Le Un, printemps 2016)

    Vivre est-il si éprouvant pour Davis qu’il doive se murer dans une cuirasse d’indifférence, d’ennui, de détachement, que sais-je. Rien ne dépasse dans une vie luxueuse bien réglée. Davis veille à ce que sa vie soit bien lisse. Il rase son torse et sa barbe au millimètre près. Il se lève tous les jours à 5h30, fait du vélo d’appartement, prend sa douche et va au boulot en train. Il évite les contacts sur le trajet et s’il en a, ment sur sa profession, vendeur de matelas, dit-il.

                                                                                                                           Demolition Film met in de hoofdrollen Jake Gyllenhaal en Naomi Watts

    Drôle de gars ou archétype de l’homme moderne efficace et centré sur lui. Une femme sort Davis de ses gonds, la lectrice de sa première lettre de réclamation et suivantes. Elle élève seule un garçon de quinze ans en quête d’orientation sexuelle. «Vous m’avez touché». Karen sort Davis du train-train. Il se met à démonter tout ce qui est bancal : porte des toilettes qui grince, lampes des beaux-parents, PC bloqué… Démonter pour découvrir l’essentiel, démolir pour reconstruire.

    La grosse métaphore étire un film tenu par une distribution impeccable. Son intérêt réside dans le portrait d’un être déshumanisé par

    une société tape à l’œil, en trompe l’œil.

    Jean-Marc Vallée illustre (même si c’est involontaire) deux mécanismes de défense,  la désensibilisation et aussi le déplacement, lorsque Davis écrit ses lettres : se focaliser sur un détail pour investir une représentation mentale moins dangereuse que celle associée à un affect désagréable, en l’occurrence, son iceberg émotionnel. Le refoulement de ses pulsions le perturbe à la longue et le dérange particulièrement à la mort de sa femme. Quelque chose en Davis attend de bouger. Il est temps de démonter ses démons intérieurs dans un sursaut salutaire pour éloigner la psychose, synonyme de perte de contact avec la réalité. Davis commence d’ailleurs à avoir des hallucinations et des troubles de la pensée.

                                     Demolition : Photo Jake Gyllenhaal

    Demolition suggère également un parallèle avec les thérapies narratives, une approche qui dissocie personne et problème, dans une séquence déconstruction du trouble/reconstruction de l’identité narrative. Les histoires dominantes sont déconstruites afin d’élaborer un récit de soi évolutif, qui reflète mieux les intentions et aspirations négligées. Autrement dit, on soigne les histoires pour amener la personne à  raconter une version alternative, à soi-même et aux autres. Les thérapies narratives valorisent les compétences, ressources et valeurs bridées par une histoire personnelle fermée. Les conversations collaboratives abordent les relations de soi à soi, de soi aux autres, de soi au monde. Elles  projettent la personne dans le futur après la mise en lumière de ses atouts ignorés. C'est l'objectif des ateliers Cinémouvance et des entretiens individuels que j'anime.

    Démolition (sorti le 6 avril) complète judicieusement un triptyque sur les sorties de routine, routes alternatives à la répétition lassante du quotidien. Ce n’est pas mon film préféré des trois, mais il est intéressant, vocable très en vogue dans le monde de la santé mentale.

    J’espère vous avoir intéressé.

     


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