• Liberté chérieS

     

     

     

                                                            

    La camionnette de la Villa Biondi manque à l’appel. Les pensionnaires sont livrées à elles-mêmes. La Contessa prend la direction des événements. Elle hèle le bus 63 qui passe dans les parages. La grande bourgeoise prie le conducteur de les mener au centre de soins.  Sa nouvelle amie l’a suivie, les autres trépignent au loin.  Le bus largue les deux échappées au terminus. C’est le début d’une cavale avec issue.

    Rien a priori ne laisse supposer que Béatrice et Donatella sont mentalement instables. La première se donne des airs de grande dame et mène son petit monde par le bout de la baguette. Certes, elle est très volubile et très piquante dans ses propos, mais absolument rien d’inquiétant. Donatella, arrivée récemment à la villa, a plu directement  à Béatrice. Pourtant, cette jeune femme malingre, tatouée et introvertie gravite à cent lieues  de la femme d’âge mûr, aristo sur les bords.

    Mais le courant passe. La fragilité de la mère célibataire émeut Béatrice. Celle-ci prend aussitôt l’oiseau tombé du nid sous son aile. Donatella ouvre les grands yeux devant le culot et la verve de Béatrice, elle lui emboîte le pas presqu’ aveuglément. Des deux, c’est néanmoins la jeune la plus ancrée ; elle recadre Béatrice lorsque son délire prend des proportions démentielles.

    Le duo nous balade dans une joyeuse cavale puis dans une quête émouvante. L’équipe de l’institut psychiatrique se démène pour ramener les deux fugueuses à l’insu des autorités. La Villa Biondi aime ses résidents et les considère comme des personnes capables de se réinsérer dans la société tôt ou tard. Il fait bon vivre dans cette grande villa au milieu de grands jardins, piquetés de potager, de parterre fleuris et d’œuvres d’art issus de l’imagination de femmes avides d’expression et d’amour.                                                                                

    De vrais patients ont participé au tournage et aux dires des actrices, ce fut une expérience très intense, où elles ont  ressenti la minceur de la frontière entre folie et raison. «Nous portons tous des troubles qui nous tiennent compagnie.»

    Valeria Bruni Tedeschi  dit avoir  éprouvé physiquement comment la folie protège de la douleur, comment l’imagination et la folie, qui vont ensemble chez certaines personnes, les préservent de la douleur insupportable et de la solitude.

    Il émane de Folles de joie (10 août en Belgique) une énergie formidable.Un vent libertaire souffle et dénoue les plis d’un traumatisme initial aux séquelles dévastatrices si l'origine de la souffrance n’est jamais nommée ou prise en compte. Donatella porte un lourd secret, personne ne lui demande ce qui tourne dans sa tête après des chocs en cascade. La  virée endiablée des deux amies complémentaires tisse un lien affectif sanitaire entre la femme de tête et la fille de rien. Leurs intentions affleurent et s'affinent au fil des rencontres.

     

                                            Donatella et Béatrice plongent dans l’agir plutôt que de subir la prostration. Elles trouvent une identité dans la capacité à agir selon leurs intentions. Salomon Resnik, cité dans l’ouvrage - La clinique de Laborde ou les relations qui soignent, chez Érès-, le psychanalyste est toujours à l’affût «des indices qui dévoilent l’individu dans sa totalité, au-delà du masque que le patient donne à voir… Ces indices indiquent des traits personnels et qui n’ont pas changé et qui font partie de son masque et de son caractère (le concept latin de persona). On observe que parfois le malade peut transcender sa limitation  et devenir capable de projeter des sons à travers ce masque, de faire résonner sa voix, de se montrer de se révéler.

    L’interaction entre l’institution d’accueil et les patients permet de considérer la personne dans son contexte et ses relations. Cette approche par l’interaction, telle que la pratique La Borde et la villa Biondi (fictive mais  réaliste) permet de dépasser l’étrangeté de

    comportement ou d’actes isolés qui peuvent s’avérer incompréhensibles. Instaurer une vraie relation avec l’être perturbé ouvre une possibilité de sens à des actions apparemment incohérentes mais qui ont une logique interne.

    Avant le tournage, Paolo Virzì a rencontré de nombreux malades, psychiatres et a visité plusieurs établissements. il s'est inspiré des  endroits très beaux chargés d’énergie, où on essaie de mettre en place des projets de réinsertions, qui vont au-delà de la surveillance. L’insondable détresse de Donatella émeut un jeune médecin, il la rencontre dans son monde et lui demande ce qu’elle veut réellement : revoir mon enfant, répond-elle. Le besoin est nommé, Donatella prend une nouvelle dimension.

              Quel beau film, grand dans l’humanité qu’il montre et l’espoir qu’il ravive en la fraternité humaine. Bravissimo.

     


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