• Les mots voyants

     

    J’ai vécu ma première séance en audio description, c’est-à-dire la projection d’un film « adapté au handicap visuel ». Le procédé consiste à insérer une voix off entre les dialogues décrivant tout ce qui n’est pas dit  ou sonorisé, soit les gestes, les mouvements,  les expressions, les lieux, les costumes et même les états d’âme. Je voulais  voir comment vivait un film pour les aveugles et les mal voyants.

    Les spectateurs viennent en famille, la plupart des  grands-parents, accompagnés de leurs petits-enfants. Ils rangent leur canne télescopique et s’asseyent confortablement. Un mot d’accueil souligne les principales  qualités de En équilibre qui s’accroche aux belles choses et pousse  à vivre malgré l’infortune du sort.

    Premières images. La voix off :

    - un homme monte un cheval sur une plage à marée basse.

    - Suite du générique. Avec Cécile de France -qui joue Florence- et Albert Dupontel, -qui joue Marc. Produit par…

    - Retour sur la plage…

    - Changement de lieu. Une table de repas au haras de Marc. Marc s’adresse à ses anciens employés.

                                                              

    Dans les intervalles de la conversation, la voix off nomme ceux qui parlent : … rajoute la femme aux longs cheveux châtains

    La description verbale est précise et exhaustive. Elle donne des indications utiles, tels les compositeurs figurant sur une pochette de CD, la qualité des personnes autour de la tablée, autant d’informations que l’on aurait ignorées  sans la voix off.

    Curieusement, le descripteur n’interprète pas les mimiques des personnages. Il sera plus prolixe ensuite, chaque fois que l’expression du visage est sibylline. Il  relève notamment une réaction corporelle de Florence après avoir essuyé un savon de son patron : elle déglutit, elle accuse le coup.

    Un détail vestimentaire éclaire la situation. Savoir que Marc a son T-shirt mouillé de sueur donne un aperçu de l’effort consenti pour remonter à cheval en étant paraplégique.

    La voix off ne laisse aucun répit entre les dialogues. Elle  m’empêche de me connecter à mon ressenti, à mes pensées mais c’est pratique pour prendre des notes. Je peux quitter l’image puisque je ne dois pas regarder l’écran. Je ferme les yeux pour me mettre dans la peau d’un malvoyant. Illusoire, car je connais les acteurs de vue, les lieux. A chacun son monde.

    Le commentaire indique parfois des mouvements de caméra, des flash-back, le moment de la journée. Le narrateur s’enhardit. Marc roule à plein gaz et lâche le volant style je peux le faire sans mains. Il a aussi des envolées lyriques.

    Florence a dénoué ses cheveux. Marc observe la transformation de cette belle femme. Ils s’embrassent avec chaleur et passion.

    Ou verse dans la pudeur quand Florence et Marc s’étreignent au lit : Florence plonge la main sous les draps laissant libre cours à son désir.

    Un silence épais règne dans la salle. Personne ne bouge sur son siège. Je sens la concentration, le désir de voir au-delà des mots. Générique final. Les lumières ne se rallument pas. L’obscurité ne gêne personne. Les spectateurs se lèvent, toujours silencieux. J’entends un « c’était un beau film », dans le couloir qui mène à la sortie. Le spectateur quitte le bras de son accompagnant et déplie sa canne. Il sourit en tenant la porte à mon intention. Je n’ai rien vu venir.

    Prochaines séances audio-écrites au Caméo Namur les 9 novembre et 7 décembre.

    L'oeuvre nationale des aveugles en Belgique et l'Association française d'audiodescription proposent activités et DVD destinés aux non-voyants.

     


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