• Les mots pour le dire

     

                                          Atelier Cinémouvance  le 16 avril : Internet, réseau dans tous ses états.

     

    Coup de fil d’un ami français. Nous échangeons nos dernières bonnes toiles. Ce grand amateur du cinéma américain des années cinquante a apprécié Ave César. Moi, je me suis ennuyé, hormis une poignée de séquences succulentes et évocatrices de la grande

    époque des studios hollywoodiens.  Les frères Coen multiplient les références dans une satire,               pastiche de plusieurs genres classiques du cinéma U.S., noir inclus. D’ailleurs, la revue Positif consacre la majeure partie de sa critique à relever  les citations de films, article à conserver précieusement pour briller en cinéphilie. Cela dit, le talent des frérots est indéniable, mais il n’a suscité aucune émotion chez moi, ingrédient indispensable à une projection réussie.

     

    Batman v Superman Pummels the Competition | Free Press Même vibrato atone durant (2h30 !) le choc Batman V Superman (sortie le 23 mars).                         Une mauvaise lecture des horaires m’a embarqué dans une vision en 3D qui assombrit terriblement l’image. J’ai dodeliné du chef plusieurs fois me reprenant à la dernière demi-heure, combat confus contre une créature monstrueuse issue d’une autre galaxie. La critique et le public étaient divisés sur cette superproduction, je voulais donc juger sur pièce. Je me range aux côtés des professionnels, détracteurs d’un film qui lorgne vers l’univers du jeu vidéo dopé aux effets spéciaux pompiers.

    Bref, une mauvaise semaine, tempérée par la reprise d’Un médecin de campagne, vu en compagnie de mon épouse. J’ai été ému comme la première fois, touché par la sollicitude du docteur envers ses patients. Prendre soin de l’autre, une valeur à cultiver en ces temps chaotiques.

    Deux dames derrière nous sont mitigées.

    «Je m’attendais à autre chose. C’est un peu tristounet. Un peu long aussi, non?»

    Le mot tristounet surprend. C’est vrai, la fin de vie, le cancer sont en toile de fond. L’humanité éclabousse l’avant-plan. Des images, des thèmes ont probablement résonné avec un souci personnel, une inquiétude latente, une défense. Les images remuent conscient et inconscient, elles illuminent notre for intérieur et modifient notre perception du monde. Les images animées réveillent les images ensommeillées dans notre psyché.   

    Le réel aussi nous replonge dans le passé. A la sortie du cinéma, un père et sa fille consultent le programme affiché sur les portes d’entrée. Nous nous sommes déjà croisés.

    - Qu’allez-vous voir ?

    - On ne sait pas très bien. On penche pour Keeper (histoire d’un couple d’ados confronté à une maternité précoce).

                                              Still of Galatéa Bellugi and Kacey Mottet Klein in Keeper (2015)

    - Quelle âge a votre fille ?

    - Quatorze ans et demi, précise le père.

    - C’est à peu près l’âge des personnages du film. C’est assez dur, vous savez. Peut-être trop.

    - On vient de voir Médecin de campagne, c’est très beau, intervient ma compagne.

    - Non, ça ne me dit rien, répond le père, en secouant la tête.

    Moi, cette scène de rue me dit beaucoup. Elle me renvoie à mon enfance, aux samedis après-midis consacrés au droit de visite de mon père (14h-19h00), en instance de divorce. Nous allions invariablement au cinéma, à condition de trouver un film «enfants admis» compatible avec mes treize ans. Nous devions souvent aller à Bruxelles, soit un trajet de vingt-cinq kilomètres qui parfois paraissait long. Il fallait occuper les cinq heures de rencontre. Le choix fut plus facile en grandissant.

    Réminiscence encore quand je tombe sur le DVD d’un film ravivant un émoi profond, sans rien me dire de l’histoire ou des images. C’est le cas de Elles étaient cinq. Je l’ai passé hier après-midi après avoir attendu trois mois. Le film comportait des scènes extrêmement dures, viols et meurtre de jeunes filles, exposés en flashbacks. Une rescapée du drame a enfoui un traumatisme affreux. Le choc  remonte quinze ans après au contact du violeur assassin en semi liberté. Mon cerveau m’a protégé en ne stockant aucune des images qui m’avaient troublé à la sortie du film en 2004, diffusé trois fois sur Arte en novembre 2009.

     

                                                    

    Tristounet, disait la spectatrice déçue du Médecin de campagne. L’identité est liée au fait de se dire soi-même. «Un sujet se reconnaît dans l’histoire qu’il se raconte à lui-même» (Paul Ricoeur). Un monceau d’histoires dorment en nous. Nous n’en réveillons (révélons) qu’une infime partie. Nos histoires nous constituent et la façon de les raconter, de nous les raconter. En revisitant celles qui reviennent à nous, celles qui nous reviennent, nous réinterprétons notre vie en lui donnant un sens nouveau. C’est tout l’enjeu des thérapies narratives : aider à soigner des histoires autant que les personnes.

    «Vous avez dit tristounet, là je suis étonné. D'où vient-elle cette tristounette ? », amorce d’une conversation thérapeutique imaginaire.


  • Commentaires

    1
    Mardi 5 Avril 2016 à 23:15
    J'imagine que le deuxième va se dépêcher.
      • Mercredi 6 Avril 2016 à 21:34

        J'avoue que le sens de ce commentaire m'échappe. Pour le coup, je suis deuxième...yes

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :