• Le temps des leurres

     

     

                                           Les Nouveaux sauvages                 

     

     

    Ce week-end, j’ai vu Relatos salvajes en salle et j’ai revu Exotica dans mon salon. Ces deux films tournés à 20 ans d’intervalle mettent leurs personnages sous haute tension. En 2015, la tension explose tandis qu’elle est contenue en 1994. Les Nouveaux sauvages vivent dans l’immédiateté, les protagonistes d’Exotica subissent leur passé. Les uns suivent leurs envies, les autres retiennent leurs désirs.


    Le film argentin montre des individus confrontés à des situations qui leur font perdre leur civilité. Les six sketches aboutissent invariablement à une crise de nerfs exacerbée. La tension est poussée au paroxysme au détour d’un quotidien routinier : échanges d’insultes au volant, mise en fourrière d’‘un véhicule, noces teintées d’infidélité, désir de revanche… Les hypertendus passent à l’acte, ils dynamitent, tuent, empoisonnent. Certains se réconcilient.

    L’humour grinçant et mordant fait mouche inégalement mais le film plaît pour son effet cathartique. Voir ses semblables désarticuler une société absurde, cupide et bureaucratique, dispense la plupart d’entre nous de péter un plomb après une journée épouvantable. Que soient remerciés ces Argentins au sang bouillonnant.


    Exotica fonctionne au contraire sur le désir retenu. Les pulsions sont refoulées, liées à un passé traumatisant. Francis fréquente la boîte de strip-tease un soir sur deux. Il a une relation particulière avec une jeune effeuilleuse, habillée en écolière ingénue. Christine ne se dévêt jamais complètement. Elle frôle le corps de Francis dans un mouvement langoureux au cours d’apartés singuliers à 5 dollars.
    « 5 petits dollars pour vous sentir unique », sussure un bateleur qui domine en voyeur

    la scène et les cabinets privés. Il aiguise les sens à l’extrême. Les clients connaissent la règle impérative : interdiction de toucher les danseuses. Le désir allumé et jamais assouvi, le client repart dans la nuit, frustré et vide.

                                                           


                   L’Exotica détend, ne soigne pas. Les passages à l’acte des Relatos Salvages soulagent, ne guérissent pas.

     

        Les Nouveaux sauvages : Photo Leonardo Sbaraglia           Les Nouveaux sauvages : Photo


    Les attitudes divergentes proposées dans les deux films mènent à l’impasse avec cette différence que la tension contrôlée est a priori moins dommageable pour la société que le passage à l’acte violent. Ce sont deux façons de réagir à la pression. Il y en a d’autres : l’indifférence, la désensibilisation, la dé-pression, le burn-out. Ces phénomènes caractérisent nos sociétés axées sur l’individualisme, sur l’immédiateté de la pulsion consommatoire. Il y a tant et tant à acheter, à voir, à connaître, à vivre que l’organisme se met hors circuit parce que le circuit tourne trop vite. Cette course effrénée à la satisfaction de désirs confus épuise et désenchante.


    Pourtant, l’être humain est capable de sursaut.
    Hier, 4 millions de personnes ont marché pour la démocratie et la liberté d’expression.
    Il y a dix ans, la planète s’est mobilisée pour aider les victimes du Tsunami.
    Il y a vingt ans, 350.000 Belges marchaient à Bruxelles sous le coup de l’émotion liée à l’enlèvement et au meurtre de jeunes enfants.

     

    La marche blanche du 20 octobre 1996    

     


    Aiguillonné par l’événement, nous savons nous mobiliser. Insatisfait de notre vie, nous pouvons nous montrer également déterminés à bouger. Zoé, la patronne de l’Exotica, assume l’héritage maternel. Elle choisit de continuer à procurer une détente éphémère à ses clients errants dans une existence morne. Zoé dit : ou tu t’adaptes aux choix imposés ou tu crées les tiens.


                                         Voilà ce que m’inspirent deux films tellement différents et si contemporains.

     


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