• Le son du silence

     

     

    Un silence épais cueille la fin de Boomerang qui ouvrait le neuvième atelier de ciné-thérapie dédié aux secrets de famille. Ce silence s’est prolongé jusqu’aux premières réactions sollicitées auprès de quatre participants partagés en deux générations.


    « Remuée. Retournée. Des souvenirs inattendus ont surgi. Reconnaissance et tristesse.J’ai pensé à mon père décédé. »

    Reconnaissance d’une grand-mère bienfaisante au contraire de l’odieuse aïeule à l’écran. Tristesse en voyant une fête de Noël plombée par la révélation du secret bétonné pendant trente ans. Mais Anaïs (tous les noms cités sont des noms d’emprunt) imagine aussitôt une tournure plus joyeuse à la réunion de famille, la levée du silence soulageant tout le monde.


    Bernadette parle avec émotion d’une grand-mère qu’elle n’a pas connue à qui elle a adressé une longue lettre sous forme d’un livre. Elle exprime aussi son admiration pour Antoine.


    « Quel culot il a de mettre les pieds dans le plat le jour de Noël. Quel provocateur !» Elle exprime également sa colère à l’égard de l’infâme matriarche, symbole de toutes les mères étouffoirs.


    Le quatuor bien chauffé se divise en duos avec la consigne de repérer les soutiens et les freins à la quête d’Antoine.
    Loïc (c’est son troisième atelier) expose son dilemme. Il hésite à jouer les cartes disponibles pour éclaircir des zones troubles.


    « Je ne lâche pas l’affaire mais je ne trouve pas le temps malgré les mains tendues. Ça s’éloigne, ça n’est pas pesant tous les jours, et en même temps, si je ne fais rien, je sens que ce n’est pas bon.»


    Bernadette a renoncé à trop savoir. Elle préserve des relations paisibles, un choix pleinement assumé. N’empêche, elle encourage vivement Loïc à poursuivre ses investigations. « Si je peux te dire quelque chose… » Ils ont en commun de porter un nom de famille changé une ou deux générations avant. Tous les ateliers accrochent des similitudes entre les histoires des participants. Ces synchronicités flottent dans le champ spécifique du groupe et se matérialisent au fil des récits énoncés au long de la journée.


    Les histoires de chacun rebondissent les unes sur les autres, elles résonnent entre elles. Les narrations réveillent des souvenirs enfouis comme ces conversations à la sortie d’une projection. L’évocation d’un film sur le vif aspire le souvenir de sensations, émotions et pensées associées à d’autres visions.


    Une partie de nos souvenirs n’est pas verbalisée. Ces traces sont inscrites dans la mémoire tissulaire, sous forme de sensations et d’émotions inexprimées. Tant que cette mémoire implicite n’est pas verbalisée, le corps exprime ce que la conscience refuse. Notre corps continue à produire les mêmes signes dans des circonstances identiques, sensations et émotions inexplicables jusqu’au moment où nous leur donnons sens en mettant des mots sur le souvenir enfoui.

    Nous avons donc tenté le passage de la mémoire implicite à la mémoire explicite en stimulant la remontée d’une séquence agréable et d’une séquence désagréable de l’existence. Il était demandé de découper l’épisode en partant de la sensation éprouvée (chaleur, tension, détente, vertige…) puis de l’émotion, des pensées et de l’action qui s’ensuivirent.


    Corinne se rappelle un moment désagréable vécu à dix-huit ans. Elle tombe par hasard sur un document dans un tiroir. Elle ouvre de grands yeux en lisant une donnée familiale la concernant intimement. Corinne met un an à ruminer et à digérer l’information. Elle décide finalement de ne pas questionner les personnes impliquées dans le non-dit. Corinne n’en parle qu’à son futur mari. Sa mère nonagénaire vit toujours.

                           « J’ai renoncé, ce n’est plus un problème. »


    Aucune mémoire implicite n’a été débusquée mais Corinne a pu confier un souvenir désagréable vieux de cinquante ans, époque où elle s’engageait dans sa vie professionnelle et sentimentale. Elle a ressenti le soutien du groupe qui l’a reconnue dans une valeur essentielle : le silence.

                                                ... race Tour de France was conducted on the Passage du Gois in 1999


    La journée touche à sa fin. La fatigue pointe. En route pour une dernière mise en situation : la reprise d’une séquence du film de la journée. Après la deuxième vision, chacun imagine un transport vers le futur, projet rêvé en compagnie de personnes aimées.


    Bernadette, la doyenne, se réjouit d’une journée fructueuse en échanges intergénérationnels, heureuse de voir que le dialogue est possible entre âges éloignés. Loïc, vétéran de Cinémouvance, repart avec des questions et des pistes nouvelles, il estime que cette journée a creusé profond, plus encore que les fois précédentes. Anaïs dit peu et se sent vraiment bien. Corinne ne promet pas de venir à tous les ateliers mais elle est curieuse de la suite.


    Pour moi, ce fut une des plus belles journées depuis leur création il y a un an. L'expérience grandit, la démarche s'affine.Joie. Merci pour la belle partition composée ensemble.

     


                                             Et donc, Clap pour Cinémouvance dixième, le 16 avril.

                                       Disconnect : photo    Disconnect : photo  

     

    Au programme, la reprise d’un atelier foisonnant, avec le palpitant film choral Disconnect  (inédit en France, sorti à la sauvette en Belgique), évocation des bienfaits et méfaits d’Internet, outil de communication polymorphe aux effets (d)étonnants sur les relations humaines.

     

                                          Disconnect : Photo Jonah Bobo     Disconnect : photo

     


  • Commentaires

    1
    madmich
    Lundi 29 Février 2016 à 17:11

    Ca me donne vraiment envie de te voir à l'œuvre en France. Je vais tenter de convaincre ma directrice de t'accorder un séminaire pour l'année prochaine.

    Je ne te garantie rien. Mais avant tout, est-ce que tu penses que ça t'intéresserai ?

    Nous avons la salle et le matériel, ainsi que les élèves, entre autres, qui pourraient participer à une séance sur un ou deux jours.

    Cette année nous organisons un séminaire de pleine conscience.

      • Lundi 29 Février 2016 à 17:51

        Pourquoi pas... Si je peux coupler plusieurs journées...

         

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