• Le jour d'après

     

     

    7h07. J’enfourche ma bécane. Mercredi, c’est le jour bihebdomadaire des journaux. Le coup de pédale est haché, je pousse du gros. Je me calme. Il n’y pas le feu au lac. Doucement, style coulé, à l’écoute des oiseaux en verve sous un soleil résolument printanier.

    Je descends à folle allure vers la Meuse. Le fleuve est calme. Le soleil nimbe les eaux lisses. Une dame âgée déambule sur le chemin de halage. Je lui fais signe. Elle répond de plusieurs gestes de la main, un mince sourire sur ses lèvres pincées.                

                                                     Meuse river in Huy, Belgium Banque d'images - 103500518

    Aucune voiture. Je cède le passage à un bus vide. Ah non, il y a un passager. Une personne à bord, c’est la moyenne des quatre transports en commun croisés en chemin. Première halte chez le libraire. Personne. Madame me dit que son neveu est très content de la suppression probable des examens; il est en classe terminale d’humanités. J’achète le dernier numéro (765) des Cahiers du cinéma de l’actuelle rédaction. Celle-ci a démissionné en bloc, refusant d’être dirigée par des financiers.

    Je continue vers le boulanger. Un petit croissant pour égayer les jours de réclusion volontaire. La radio marche à tue-tête. Le journaliste annonce la fin du jogging en journée à Paris. Je dis, histoire de dire quelque chose,

    - C’est bien pour vous ça, vous pourrez courir après votre journée.

    - Ah non, c’est à Paris…

    Je laisse tomber … la conversation.

                                               Panier de viennoiseries

    Les voitures sortent de leur tanière. Que des grosses cylindrées. L’une d’entre elles, d’un coup d’accélérateur rageur, dépasse les deux véhicules qui la précédent. Son conducteur est probablement en retard ou sur les nerfs confinés.

    En remontant vers ma base, je pense au déconfinement qui pointe le bout du museau. Les politiques sortent du bois, dans la presse écrite, à la radio. Un dirigeant libéral fusille les partisans du ralentissement économique.

    "La décroissance, c'est ce que nous vivons aujourd'hui... Résultat : récession et perte de richesse"

    «Il faut aider les banques à soutenir les entreprises », clame un dirigeant socialiste (belge).

    Chronique d’une mort annoncée : la transition écologique va passer à la trappe. Sébastien Bolher, explique clairement dans Le bug humain, pourquoi notre cerveau répugne à changer notre façon d’être et nous pousse à détruire la planète. En gros, parce que le cerveau ne conjugue qu’un temps : le présent.

    Le Bug humain      «Notre cerveau entrevoit l’avenir par bribes, mais il le perd de vue

                                                    dès qu’une perspective immédiatement alléchante se présente. » La capacité de changer dépend aussi de la confiance  en l’avenir. Nous préférons la récompense immédiate à une meilleure vie (incertaine) plus tard. C’est ce qu’on appelle la dévalorisation temporelle.

    Le retour à la normale (quelle normale ?) sera progressif. Les plus de 65 ans pourraient demeurer à domicile, trois, voire quatre mois. Aïe ! J’arrête de gamberger. Je me concentre sur mon deux-roues. Mon dérailleur déraille en montée.

    7h49, fin de la récré cycliste. Quarante deux minutes, je suis dans les temps recommandés, en-deçà de l’heure de sortie préconisée, à proximité de mon domicile, en ayant fait des achats utiles, gazettes et croissants. Non ?

    Et maintenant, (tiens ce sera peut-être la chanson du jour), que vais-je faire ?

                                                                                   Le Collier rouge : Photo François Cluzet

    Écrire ce que vous êtes en train de lire. Dire un mot de cinéma réduit au petit écran. Cela dit en passant, les salles seraient les dernières à rouvrir, classées en foyers de contagion. J’ai vu Le collier rouge, bon petit film sur les séquelles de la grande guerre. François Cluzet est parfait en officier, juge militaire, ayant à statuer sur un cas d’insulte à la nation proférée par un caporal médaillé un 14 juillet 1919. Le chien de l’accusé est sensationnel, l’histoire gentillette, les héros sont  fatigués. 

               Habemus Papam : affiche

    La courte durée du film me permet de revoir la fin d’Habemus Papam. L’élu par ses pairs (Saint-Père) cale au moment de saluer la foule au balcon. Il disparaît. Trop de responsabilité. Le cardinal Melville se fond dans la foule romaine. Sa psychanalyste attribue  cette dérobade à un manque de sécurité affective dans l’enfance.

    Constater que mon enfance difficile n’existait pas seulement dans mon imaginaire, cela devenait concret : une réalité dont j’avais à tenir compte mais qui ne m’empêchait plus d’avancer. (Lars Mytting, les seize arbres de la Somme)

    Je fourrage dans ma collection de la revue Positif. Les exemplaires sont empilés sur tranche dans une de nos bibliothèques. Septembre 2011.

                                                                                               

    En couverture, une photo de Melancholia, film de dépression et de fin du monde. En page 38, la critique du film de Nanni Moretti. Je cherche un éclairage sur le tournoi de volley-ball organisé afin de tuer le temps en attendant le retour de l’élu du conclave. Pas un mot sur la joute sportive, sauf à souligner l’incongruité de cardinaux tapant dans la balle sous les fenêtres papales.

    J’ai aussi enregistré Chair de poule (2016) en prévision de jours meilleurs, lorsque les petits-enfants reviendront séjourner chez nous. Je compte conserver l’enregistrement jusqu’à maturité des jeunes spectateurs. J’ai un doute sur l’impact potentiel de ce mélange de comédie et de frisson, adapté d’une série de livres à succès. Hésitation déplacée, puisque j'apprends que le film est recommandé à partir de six ans. Je dirais plutôt 7-8 ans. S’ils ont vu Harry Potter, évidemment, la question ne se pose pas… 

                Chair de Poule - Le film : Affiche

    Pensons aux lendemains qui chantent. Je laisse le dernier mot à l’équipe sortante des Cahiers du cinéma, un texte étonnant chez des critiques généralement considérés comme des intellos :

    Toutes les puissances du cinéma peuvent et doivent se déplier à partir de ce cœur qu’est l’amour. Ce sont des cercles successifs d’amour qui font qu’on aime un film. Le sentiment mis sur tout, l’attention à tout, à chaque détail, à la dialectique de l’ensemble, un tel amour du travail que certains en meurent à la tâche (Kubrick). L’art d’aimer ce qu’on fait et avec qui on le fait et pour qui on le fait. »

    Remplacez cinéma et travail par monde, ça garde du sens.

    Pensons aux lendemains qui chantent avec Sofiane Pamart, dans un registre inattendu (à écouter en boucle, effet assuré).

     

                                                                       Osons l’incertitude.

     


  • Commentaires

    1
    Mercredi 8 Avril à 11:51

    Une tranche de vie, délicate description d'un quotidien emmuré agrémenté d'une liberté toute provisoire qui permet de "dérailler ailleurs" puisqu'en vélo.
    Je note tout de même que peut-être tu gagnerais à choisir une autre viennoiserie qu'un croissant, toi qui est plutôt "décroissance". Mais bon, les mots, les mots..


    Concernant ce leader libéral (et ce titre lui va si mal qu'il en détruit le sens), j'ai pris sur moi de l'interpeller sur la twittosphère. Si jeune et si arrière garde dans son mode de pensée. Il est malheureusement assez symbolique de cette paralysie du changement qui semble nous posséder. Nous vivons dans un scaphandre mais il n'y aura bientôt plus de papillon.

    Etonnant également que seul le présent soit présent quand on voit les efforts innombrables pour "occuper" les confinés, pour éviter l'ennui.
    En nous ôtant les pertes de temps, les bouchons, les trajets, les attentes de bus ou de train, nous avons récupéré du temps et nous semblons ne savoir qu'en faire. Ce sera sans doute le prétexte de ma prochaine bafouille sur mon blog .. si je prends le temps ..

     
     
      • Mercredi 8 Avril à 14:11

        Prends le temps. J'adore les jeux de mots.

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