• La vie est ailleurs

     

                                                                 L'Airbus A320, un 'best-seller' très sûr

     

    Plusieurs histoires se télescopent dans ma tête : le suicide du pilote d’Airbus, une séquence du Liseur, une mère démunie face à l’emprise des écrans sur ses filles, et le dernier Philosophie Magazine consacré à « La condition de l’homme dispersé.» J’ai cherché à relier ces éléments apparemment hétéroclites dans un montage parfois sinueux. Je me suis fait un film que je vous livre brut.

    Première séquence.
    Quelqu’un de confiance me rapporte sa conversation avec un spécialiste de l’aéronautique à propos de l’accident de Barcelonnette. Il me répète que tôt ou tard, on identifie toujours les dysfonctionnements mécaniques ou humains. Les résultats sont alors communiqués discrètement à l’ensemble des compagnies aériennes mondiales. Et, m’a-t-il dit, pour la disparition du Boeing de la Malaysia Airlines, il est probable qu’il s’agit d’un suicide.

                                                                

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    Cette supposition me laisse perplexe. Elle prend consistance au fil des révélations sur l’attitude du copilote. Je suis sidéré. L’avion devient un véhicule de suicide collectif, décidé par un seul individu qui ne trouve plus son cap dans la vie et du coup envoie tout le monde en l’air. Un monde hostile, pesant, aliénant, insupportable, symbolisé par les passagers embarqués dans un dernier voyage. Je n’ai plus ma place dans cette société, je suis transparent aux yeux des autres.Alors, je tire ma révérence, fasciné par la mort à venir défiée pendant huit longues minutes. Andreas est enfermé dans le cockpit, insensible aux bruits du monde. Il emporte avec lui une part de ces humains qui ne lui « disent » plus rien.

     “Un jour, je vais faire quelque chose qui va changer tout le système, et tout le monde connaîtra mon nom et s'en souviendra”.»


    C’est ce qu’Andreas aurait confié à son ex- petite amie hôtesse de l’air. J’émets une hypothèse. Le jeune pilote étouffait peut-être sous les rets d’une formation de pilote exigeante, sous la pression d’un système prônant l’excellence. L’Allemagne a préféré reconstruire le pays à marche forcée, sans s’inquiéter du malaise transmis aux générations filles de bourreaux et de nazis.


    Deuxième séquence.

                                         The Reader                                                                                                                                 The Reader : photo Ralph Fiennes, Stephen Daldry                 The Reader : Photo Kate Winslet

     
    Je repense à cette scène du Liseur où Michael remet les économies d’Hanna à une rescapée américaine des camps de la mort. Michael adolescent a été l’amant de celle qui fut une gardienne d’Auschwitz. Il aurait pu disculper sa maîtresse d’une lourde charge lors de son procès. Il s’est tu, son silence personnel se fondant dans l’omerta générale après la guerre sur les exactions commises dans les camps. Vingt ans plus tard, après, Michael implore le pardon de la riche américaine en son nom (sa lâcheté) et au nom de son peuple (le génocide). Ce n’est pas exprimé verbalement, un regard gêné et pressant à la fois quémande la mansuétude de la victime.


    Les Allemands sont rarement sondés sur les séquelles morales de deux guerres perdues, ni sur un sentiment de culpabilité après le génocide juif. Les cinéastes locaux commencent à prendre conscience de la parole nécessaire sur l’holocauste.                                  Il y a Phoenix et bientôt (29 avril) le très solide Labyrinthe du silence consacré au premier procès national anti-nazi.      

                                                 Affiche PhoenixLe Labyrinthe du silence


    J’en arrive à envisager qu’un mal-être latent ronge la jeunesse allemande, entretenu par un inconscient collectif enfoui sous la réussite économique, mal-être conforté par la réunification est-ouest. Quels démons sont encore tapis dans l’ombre ?


    Juli Zeh,  La fille sans qualités publie La fille sans qualités en 2004.   

                                                                                                                                                                                                                       La jeune écrivain germanique décrit la tendance nihiliste perçue chez des lycéens nés pendant la guerre du Golfe, élevés avec les images du conflit des Balkans, celles du onze septembre ou des attentats de Madrid, largement répercutés sur les antennes multiples. Ada et Alev n’ont aucune estime pour les adultes. Ils mènent un jeu pervers qui se termine dans un bain de sang.

    Une fiction ancrée dans le réel comme celle des enfants passés à l’acte faute d’amour maternel ou d’investissement paternel.          We need to talk about Kevin (raconté dans Le cinéma, une douce thérapie) montre un adolescent de 16 ans perpétrer un assassinat

    collectif dans son école.We Need to Talk About Kevin : Photo Ezra Miller Il tue à répétition pour exister. Kevin commet l’impensable, expression de sa détestation de l’espèce humaine et de lui-même. Il se donne en spectacle pour attirer les regards que sa mère lui refuse. « Les gens regardent à la télé des types comme moi.»


    Troisième séquence
    Etre dans le regard de l’autre pour exister. Une mère de deux filles de 14 et 16 ans me raconte cette scène familiale, où le père et les deux enfants sont devant la télé tout en étant connectés à leurs PC et smartphone. Ils ne se parlent pas et ne se voient pas ; ils activent pas moins de neuf écrans. La maman prend une photo et leur montre : vous trouvez ça normal ? Aucune réaction.


    Elle lâche encore. « Ma fille connaît une rupture amoureuse. Elle me paraît très malheureuse. Je découvre qu’elle était en contact permanent avec son petit ami, du matin à la nuit, par textos et réseaux sociaux interposés. Je me rends compte que ça lui manque terriblement. Elle traverse un grand vide. Et en plus, leurs amis communs commentent la séparation sur Facebook, ce qui amplifie sa souffrance.»

                                  
    Et de conclure : ce qui me frappe, (comme les participants au dernier atelier de ciné-thérapie), c’est le temps passé devant les écrans et la pression de l’immédiateté. Je suis en train de parler avec mes filles, elles me coupent dès qu’elles reçoivent un texto. Il faut réagir sur le champ. « Non, non, ça ne peut pas attendre. » Et quand elles envoient un message, elles râlent si la réponse arrive une demi-heure après. Même chose, si elles font leurs devoirs, le téléphone et PC sont branchés en permanence. Normal, me disent-elles, on fait tous ça.»

    Quatrième séquence.
    Cette mère désolée de ne plus avoir aucune prise sur ses enfants est mûre pour lire le dossier de Philosophie magazine sur La condition de l’homme dispersé. Un professeur de collège et de lycée en banlieue défavorisée témoigne sur le déficit d’attention des jeunes en classe. «Ils cherchent à être ailleurs. Ou bien c’est l’ailleurs qui vient à eux : ils reçoivent des SMS qu’ils lisent plus ou moins discrètement ou en envoient. Ils poursuivent une vie parallèle, non plus seulement par leur rêverie, mais par une communication effective. Aucun moyen de contrôler.»
    Cet enseignant tempère les effets des messageries et réseaux sociaux sur la concentration. « L’attention immédiate est très bonne. Pour peu qu’ils soient de bonne volonté, les élèves peuvent tout à fait se mobiliser. C’est vraiment l’attention de longue durée qui est mise à mal. »

                                                                 

    Un chercheur en sciences cognitives souligne que le système attentionnel n’est pas armé pour passer instantanément d’un environnement à un autre et pour gérer l’augmentation exponentielle de du nombre d’informations.


    De mardi à samedi, le monde a suivi haletant le feuilleton de l’Airbus pulvérisé sur les massifs alpins. A chaque jour, un nouvel épisode commenté en temps réel par une myriade d’internautes. J’ai rarement vu un événement prendre une telle ampleur, tous médias confondus. ..jusqu’à la prochaine catastrophe…

     

                     Ateliers de ciné-thérapie 16 mai, 23 mai et 6 juin 2015, cliquez ici


  • Commentaires

    1
    Samedi 28 Mars 2015 à 19:06

     A chaque jour, un nouvel épisode commenté en temps réel par une myriade d’internautes. 


    Vous sentez-vous obligé de suivre "tout ça" à longueur de jour ?


    Dehors l'air est encore respirable ! ....

    2
    madmich
    Samedi 28 Mars 2015 à 20:29

    En fait, c'est une télé-réalité, vraie, sans arrangement. Un véritable feuilleton que les téléspectateurs suivent avec intérêt.

    Mais c'est également, comme s'ils cherchaient une explication à l'inexplicable des différents massacres par ces individus "amoks" comme les appellent les Allemands ou des différentes catastrophes que les informations nous assènent quotidiennement.

    Le réel dépasse la fiction et nous n'avons pas beaucoup de prise sur lui. Avec la perte des repères et des certitudes de la religion et du "paternalisme" (dans tous les sens du terme), les individus sont perdus, "dévissent", puisque la spiritualité semble laisser la place à un hasard aveugle ou à la "folie meurtrière" quelle qu'elle soit.

    "Le XXIème siècle sera spirituel ou ne sera pas" !!!

    Alors que nous, occidentaux, pensons être la crème de la civilisation humaine, que pouvons-nous en attendre dans ces conditions, si nous persistons dans cette voix ?

    Nous oublions tout simplement d'être... pour courir après un rêve de l'avoir et du paraître... 

    Et justement, j'aime beaucoup ton récit de la visite au musée avec ta petite famille. Quelle fraicheur ! ça fait du bien !

    Le mois dernier, j'ai trouvé 2 dés en plastique rouge, à points blancs, sur le côté du foyer où je brûlais mes branchages. Ils étaient terreux, mais intacts, alors qu'ils avaient subi de nombreux feux !!! Je trouve ça "magique" ! C'est peut-être ça exister, s'arrêter à des petits riens et en retirer une satisfaction !!!

    En tout cas, je me régale à lire tes commentaires sur l'actualité à chaud et sur la filmographie en général.

    3
    MORI
    Samedi 28 Mars 2015 à 22:22

    Cinéphile ciné-fils... Serge DANEY La créativité sera toujours plus forte que le monde qui va et ne va pas. Belle création dans le style d'écriture et l'agencement des séquences. A très bientôt de te lire et surtout de te revoir. Amitiés. Serge

    4
    Dimanche 29 Mars 2015 à 08:16

    Merci à tous trois.

    Non, bien entendu, nul n'est obligé de suivre et je ne le fais pas. Je pratique l'attention sélective. Je suppose que le "Vous" était majestatif.

    Je cueille les petits riens avec bonheur.

    Je crois fermement à la puissance de la créativité en toutes circonstances.

    Belles journées à vous.

     

     

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