• La roue de l'infortune

     

                                                                 Wonder Wheel : Affiche

    Quand il était petit, Woody Allen allait au parc d’attractions de Coney Island, près de New York, sa ville natale. Le jeune Woody allait aussi au théâtre, plus intéressant, dit-il que le cinéma américain des années quarante. L’anxiété pointait déjà le bout de son nez, celle de trouver un sens à la vie absurde qui vous mène au néant, ou du moins à l’inconnu. Woody a trois atouts dans sa manche pour évacuer les doutes existentiels : faire des films, magnifier l’illusion et confier ses tourments à un psychanalyste, même si  ses derniers films quittent le divan pour taquiner la philosophie. Dans Wonder Wheel (31 janvier), Mickey, le séduisant sauveteur de la station 7 sur la plage de Coney Island, convoque un ami philosophe. Il lui dit sa perplexité d’être tombé amoureux, -enfin le croit-il- de Ginny, femme  mûre de quarante ans. Son ami botte en touche ; la philosophie est incompétente en matière de sentiments.

                                                   Wonder Wheel : Photo Juno Temple, Justin Timberlake, Kate Winslet                                                    

    Ça se complique encore un peu lorsque Mickey croise Carolina, la belle-fille de Ginny. C’est le coup de foudre. La grande roue (omniprésente en gros plan ou en arrière-plan de la scène) de l’amour tourne à la folie, miroir de la vie affective chaotique du réalisateur new yorkais qui aime « les divas, les femmes très émotives » (interview dans Positif n°683, janvier 2018). La névrose guette toujours au coin de la rue, représentée par le fils de Ginny, qui boute le feu à tout bout de champ, en rue, dans les caves ou dans le cabinet de sa psychiatre.

    « En amour, on est souvent son propre ennemi », profère Ginny. Cette ancienne actrice de théâtre rêve toujours du grand rôle qu’elle n’a jamais décroché. Elle déteste celui qu’elle joue à la ville, épouse d’un gardien de manège sur le fil de l’alcoolisme. Ginny bosse dans une gargote locale, enferme son désespoir dans des migraines obsédantes. Alors, vous pensez bien, quand elle croise Mickey un soir de mélancolie, seule au bord des vagues, elle craque et retombe en amour, ce qui par le passé, ne lui a valu que des déboires. Comme Cecilia dans La rose pourpre du Caire, Ginny cherche à esquiver une existence en impasse. Cecilia se réfugiait au cinéma, Ginny se pâme dans les bras de rencontres flamboyantes, vécues entre deux portes ou deux poteaux de ponton ensablés. Le rôle séduit sur papier, déçoit en réalité.

                         Wonder Wheel : Photo Kate Winslet « J’ai tellement à donner et personne à qui donner.»

    Elle se persuade que Mickey l’aime mais il n’aime que Carolina, elle aussi, une seconde main, mariée précocement à un petit mafieux. La blonde au joli minois (elle ressemble à Mia Farrow, un des grands amours de Woody, dans un plan fugace) a la mort aux trousses. Le mâle délaissé a mis un contrat sur la belle.  

    La mort rôde, l’humour se dérobe face à la tragédie. Wonder Wheel accentue la face sombre d’un cinéaste octogénaire, qui fait dire à sa pathétique héroïne : « quarante ans, ce n’est pas un repère, c’est une pierre tombale. » À deux fois plus, Woody se débat avec sa fin prochaine. Il pose un regard nostalgique sur l’enfance, subjugué par les couleurs saturées du parc d'attractions, grouillant de vie, aujourd’hui en perte d’attractivité, ceinturé de béton. Le huis clos théâtral se resserre dans l’appartement de Ginny, éclairé par les lumières extérieures de la grande roue, couleurs évanescentes sur des visages apeurés.

                                   Wonder Wheel : Photo Juno Temple     Wonder Wheel : Photo Kate Winslet

    L’amour sans retour, la mort à coup sûr, quel tableau noir brosse un Woody Allen terriblement pessimiste. Son prochain film, « A Rainy day in New York » est une comédie romantique (ouf !), son quarante-huitième long-métrage.Tourner, encore et toujours.

    « Les gens se racontent des histoires pour arriver à vivre car la vie est si difficile ! On rencontre tellement d’obstacles, l’existence est une telle bataille, que nous avons besoin de nous nourrir d’illusions. » (Positif, op.cit.)

    Le cinéma, une douce thérapie...


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