• La grâce au quotidien

     

     

    «Il y a des problèmes avec tous les serveurs», nous dit l’employé de ce complexe multisalles.


    Les serveurs diffusent les films comprimés sur un disque numérique. La projection commence avec cinquante minutes de retard. Mon ami trépigne : quelle perte de temps Déjà ce matin ! , … une première vision de presse avait tourné court. Les sous-titres ont disparu d’un long-métrage croate, impossible de les récupérer. Nous voici avec deux heures libérées devant nous.

    «Deux heures à meubler, ça c’est vraiment chiant,» râle un ancien confrère.

    Les Délices de Tokyo Curieux ces contretemps qui octroient du temps. Je suis toujours sous le charme des Délices de Tokyo vu le week-end (adaptation du roman éponyme par Naomi Kawase. L’image de Tokue s’invite, debout à cinq heures du matin affairée à préparer la confiture de haricots rouges dans une échoppe nimbée d’une

    canopée de cerisiers en fleurs.  Fiche Film "Les Délices de Tokyo" - Cinéma Le Nouvel Odéon

     

    Ce travail arraché à Sentaro, gérant las et déprimé, d’un débit de dorayakis, emplit Tokue d’une joie indicible. Un rien l’émerveille : les ramures frémissantes, la lune brillante, le chant joyeux d’un canari repu… Préparer avec cœur les haricots rouges «qui méritent le respect parce qu’ils nous font le cadeau de venir de loin» devient une source de liberté.                                                Dorayakis


    L’alerte septuagénaire m’a donné un formidable appétit de vivre. Deux heures libres, quelle aubaine. Marcher dans la ville sous le soleil frileux d’un hiver paresseux, découvrir un estaminet au nom canaille, C'est pas raisonnable (un délice, ce rouget à la mode asiatique)… Sentir le temps couler paisible… Me sentir bien et bien sentir l’esprit des lieux, en pleine conscience sur le tas et sur le

    tard.C'est pas raisonnable - Ixelles, Région de Bruxelles-Capitale, Belgique. Entrance


    Je raconte ma matinée à l’ami contrarié. Mon récit lui rappelle un souvenir. C. chemine avec un Africain de passage en Europe. Leur bus pointe à une centaine de mètres.


    - Vite, presse C., courons pour l’attraper.
    - Pourquoi ?
    - Parce qu’ainsi on évite d’attendre vingt minutes.
    - Ah… Et pourquoi courir  pour éviter d’attendre vingt minutes?


    L’attente nous a donné le temps de deviser. Finalement, le film dure quarante minutes de moins qu’annoncé. On n’ aura «perdu» que dix minutes et vécu un destinée incroyable dont je vous parlerai prochainement. Notez déjà le titre, Eddie The Eagle (le 30 mars).


    photo filmcoopi photo filmcoopi photo filmcoopi photo filmcoopi photo ... Si je vivais à Tokyo, j’aurais poussé jusqu’à la boutique de Tokue et Sentaro.

     

    J’y aurais croisé Wakana, jeune fille bannie d’un lycée trop cher. L’amitié naît entre la vieille dame, le cuisinier triste et l’adolescente solitaire. Trois solitudes en exil dans un Japon moderne bétonné. Mais l’énergie juvénile de Tokue déride le visage fermé de Sentaro et subjugue Wakana.

                               photo filmcoopi photo filmcoopi photo filmcoopi


    «Il faut remuer doucement les haricots, laisser filer l’amertume de la cuisson, humer les variations d’odeur de la vapeur d’eau». Le rituel fascine Sentaro. Il mange enfin un de ses doyarakis, lui qui déteste le sucré, cloué dans son réduit , endetté à vie à la suite d’une erreur de jeunesse. Ses yeux tristes ont décidé Tokue à offrir son savoir-faire au bénéfice de l’amitié joyeuse.

    Les petites crêpes rondes fourrées à la pâte rouge de grand-mère connaissent un succès fulgurant. Les clients font la file tranquillement. La cuisine du cœur nourrit un quartier paré aux couleurs changeantes des saisons.

        ... au Cesan (voir en bas de page). Suite de l'article sous l'image

    La vie de trois êtres bouleversée et bouleversante au rythme d’amples séquences conviant le regard, la pensée, l’apaisement. Le cinéma asiatique apprend à saisir le temps de souffler, à capter la beauté des choses anodines.


    "J’ai toujours aimé le temps, ses plis et ses replis, ses brusques avancées, ses retours en arrière, ses plages étales ; et selon l’humeur : les embardées de l’impatience, la morne ligne droite de l’attente".


    Écriture-plaisir, écriture profane,  précise Jacqueline Rousseau-Dujardin   livre sur le tard, recueil de souvenirs au passé et au présent, afin de soigner la maladie du temps en y circulant plus à l’aise. Son temps, son temps de vie est très entamé à quatre-vingts ans bien sonnés. Alors, elle se souvient d’une étape, d’un voyage en train, de leçons de solfège, de l’achat d’une voiture, de conversations en bus, d’un jardin à Sienne…

    Elle livre des bribes d’elle-même au détour d’une phrase, suspens d’une narration/description parfois trop sèche où affleure un temps qui n’est plus. La psychanalyste égrène des moments choisis selon l'intensité rémanente. Elle livre des «petites» histoires, chaque fois de « petites décisions de soi, chaque mouvement supplémentaire » qui honorent la vie vécue comme un énorme bienfait.

                                                          ... 2007 Maisons-Alfort Lecteur sur un banc (3) | Flickr - Photo Sharing
    La lecture à petite rasade de ces instants figés sur papier m’a transporté en dehors du temps qui m’était soudainement accordé hier au cours d’une journée bizarre autant qu’étrange. Je me suis rendu disponible à ce qui venait, tout en étant fortement agacé au soir en m’ennuyant à regarder Peur de rien. Agacement contenu par la perspective de retrouver ma compagne de tous jours à la sortie du même cinéma, à son tour gourmande des délices de Tokyo ( sorti le 27 janvier en France, 10 février en Belgique). Bonheur de partager nos impressions, ravissement égal malgré la fatigue montante. Et plaisir de partager avec vous.

     

                                                                  

      Atelier Cinémouvance  le 16 avril : Internet, réseau dans tous ses états

     

       


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