• La fatigue d'être femme

     

     

    Lara a soixante ans aujourd’hui. Elle se lève, se dirige vers la fenêtre à double battant. Elle ouvre la partie gauche, monte sur le rebord, se penche en avant… Sonnerie à la porte d’entrée. Lara hésite, rebrousse chemin, va ouvrir. Plan sur la fenêtre, une moitié ouverte, l’autre occultée par une tenture. La lumière ou les ténèbres...

     

                                Lara Jenkins : Affiche

    Sa journée se déroule sur le fil du rasoir. Assister ou pas au concert de son fils ? Acheter cette robe moulante sur le compliment chaleureux de la vendeuse ? Accepter ou décliner l’invitation de son voisin ? Sourire à la vie ou se jeter par la fenêtre ?

    Lara a quelques points d’ancrage. Elle est fière de son fils. Elle a cornaqué Viktor sur la route de la célébrité. Mais le jeune pianiste-compositeur a quitté le nid, il ne répond plus aux appels de sa mère. Lara est seule, déprimée, désagréable en général, généreuse par à-coups. Corinna Harfouch est exceptionnelle ; elle réussit à tenir une moue maussade à chaque seconde ou presque de cette journée particulière, à la fois apothéose du fils et bilan de vie pour la mère.

     

                                            Lara Jenkins : Photo

    Amère mère, peux-tu changer ?  Esquisser un sourire, oser la bonté, oublier d’être acide, plutôt que flétrir dans une gaine misanthrope. La musique livre des indices sur l’humeur présente et à venir. Schuman, Beethoven, Arash Safaian et France Gall (Il jouait du piano debout, ça veut dire qu’il était libre) jalonne les pérégrinations de Lara. Sa rencontre avec son ancien professeur de piano est déterminante.  

    Le sujet du deuxième film de Jan-Ole Gerster, c’est Lara, femme de soixante ans à la croisée des chemins. La relation mère-fils, la vocation ratée, le contentieux mère-fille s’agitent sur fond d’une crise existentielle aigue, concentrée sur une journée, canevas  temporel préféré du talentueux cinéaste allemand.  

    A l’origine de toute confiance en soi, il y a les autres ou un autre. Une part de confiance en soi est innée, le reste se développe dans l’enfance, c’est le produit des relations sociales, écrit Marie-France Hirigoyen (Les Narcisses, Pocket 17737).  Nous en saurons peu sur le passé de Lara, constellé d’ombre. Seul compte l’instant présent.

     

                                                                   Lara Jenkins : Photo Corinna Harfouch

    Lara a l’estime de soi proche de zéro. Elle ne parvient plus à donner le change ; elle évite les confrontations directes, à moins de les provoquer sur une pulsion, quitte à se dérober très vite, de peur d’être jugée ou furieuse contre elle-même d’un penchant irrépressible pour la méchanceté. Malgré ce côté revêche, Lara émeut, car on espère toujours une épiphanie suggérée dans des portes à moitié ouvertes et des couleurs chaudes automnales, promesses d’un mieux possible. 

    Lara représente la fatigue d’être soi, inhérente à une époque fluctuante.

    « Le moi s’est très appauvri en formes d’expression stables avec lesquelles il pourrait s’identifier et qui lui conféreraient une identité ferme. Aujourd’hui, rien ne dure, rien ne persiste. Ce caractère éphémère agit sur lui, le déstabilise, lui fait perdre ses certitudes. C’est précisément cette incertitude, cette peur pour soi, qui mène au fonctionnement à vide du moi. »(Les Narcisse).

    La musique arrondit les coups de cafard. Chantons avec France.

     

    Il jouait du piano debout
    Il chantait sur des rythmes fous
    Et pour moi ça veut dire beaucoup
    Ça veut dire essaie de vivre
    Essaie d'être heureux,
    Ça vaut le coup.

     

                                        Lara Jenkins : Photo Corinna Harfouch

     

     


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