• L'enfer me ment

     

     

     EN IMAGES. Charlie Hebdo : la grande marche à Paris

     

                                   

    Bonjour, je suis Charlie, votre chef de bord.

     

    L’annonce est diffusée dans le TGV qui me ramène en Belgique après un premier module de formation aux thérapies narratives. Je m’assieds  près d ’un jeune homme d’origine maghrébine. Il tient un volumineux sac à dos serré entre ses jambes. Bizarre, il y a pourtant des emplacements pour les bagages.  Je le regarde, son visage est fermé. L’inquiétude m’effleure une trentaine de secondes. Et si…   Arrête, ne sois pas parano.  

    Une heure plus tard, mes lunettes tombent entre nos deux sièges. Mon voisin se précipite et les ramasse en disant « excusez-moi.» Ces excuses déplacées rompent instantanément la glace. Mon supposé terroriste prend une année sabbatique. Il alterne voyages et petits boulots en usine. Il se sentait mal à l’aise dans ses études de théâtre. Il cherche à se situer dans le monde et dans sa vie. Il explore des alternatives à la routine, mieux en phase avec ses trêves et ses espoirs.

    Je ne pouvais rêver meilleure illustration des thérapies narratives. Cette approche déconstruit l’identité de la personne forgée par  elle-même, sa famille, ses relations, son milieu social, la société… Nous sommes les histoires que nous nous racontons et celles que l’on raconte à notre propos. Ces récits dominants nous enferment.

    Les thérapies narratives aident à créer des récits alternatifs, plus utiles et plus satisfaisants. Ces nouvelles histoires changent le cours de la vie en puisant dans les ressources occultées par l’histoire dominante. Cette capacité de renouveau  réapparaît en puisant dans les événements et les rencontres positives que nous avons tendance à minimiser, à rejeter et  à oublier.

    Le thérapeute narratif  et son client déconstruisent l’histoire dominante saturée et reconstruisent une histoire alternative au cours d’un dialogue ouvert. Cette conversation soutenue par la curiosité (questions) du thérapeute constitue la clef  d’un « processus de construction sociale débouchant sur des significations nouvelles » selon Serge Mori,  un des rares thérapeutes narratifs certifiés en Europe.

    Mon jeune voisin du TGV  est sorti de son histoire majeure: je me sens mal dans ma vie. Il s’est reconnecté à ses rêves et à ses espoirs en réanimant son goût du voyage, son art de la débrouille, son envie de contacts sociaux. Il a secoué son mal-être.

    Cette rencontre entre Aix- en- Provence et Lyon m’a une fois encore montré le poids des croyances ancrées dans des préjugés nourris par le discours ambiant. Je lui ai raconté mon monologue intérieur alarmiste. Il a souri et nous avons parlé.

    Parler, écouter, rencontrer l’autre dans sa différence constitue le socle du vivre ensemble. Cette culture du dialogue est un devoir civique, parental, pédagogique.

     « Il faut que les parents acceptent que leurs enfants entrent dans une école en laissant de côté toutes les croyances acquises auparavant afin d’exercer leur raison », a dit Elisabeth Badinter .

    Jean-Jacques Goldman a marché hier à Marseille, « parce que l’éducation marche mal,  parce que les pères reculent trop. »

    Les frères Kouachi ont perdu leur père à 11 ans et ont été placés en institution. Leur famille était jugée vulnérable. Hayat Boumeddiene a dérivé parce qu’elle n’acceptait pas le décès de sa mère et le remariage rapide de son père. Ces jeunes sont en quête de sens, de guide, d’une nouvelle identité. Ce sont des proies désignées pour le radicalisme et la folie meurtrière. Ce sont eux aussi qui partent se battre en Syrie.

    La tragédie de Paris recommencera là et ailleurs tant qu’il n’y aura pas d’investissement régulier dans la culture, l’éducation et l’intégration sociale, tant que nous écouterons nos petites voix intérieures qui minent la tolérance.

    Le cinéma contribue aussi à étoffer nos perceptions. 

    Timbuktu Le film d’Abderrahmane Sissako vient d’obtenir le prix de l’Union des Critiques de Cinéma,                                                  décerné par des journalistes belges. Bravo, chers confrères et soeurs!

    Allez voir Timbuktu, modèle de résistance créative et joyeuse aux commandements insensés des djihadistes bornés.

     Chantons aussi en boucle Ensemble 

     et                                           Et si en plus il n'y a personne

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Lundi 12 Janvier 2015 à 14:15
    argoul

    "On ne choisit pas sa famille..." chantait l'autre; mais on peut prendre du recul.

    On ne peut en revanche se "déconstruire" qu'après s'être "construit". Nulle multiculture ne peut être féconde sans - avant tout - "une" culture.

    Le cinéma, le théâtre, la mise en acteur de sa propre existence et de ses interrogations peut aider, certes, encore faut-il avoir la force de le vouloir. Il est tellement plus facile de se laisser glisser, de se laisser "croire". En toute mauvaise Foi.

    Bel article, amicalement.

    2
    Lundi 12 Janvier 2015 à 17:13

    La déconstruction de son histoire dominante n'implique pas le renoncement à sa culture mais revient à lui donner une touche personnelle dégagée d'un discours social dominant et abêtissant. Bienvenue Argoul, à lire sur http://argoul.com/2015/01/12/tuer-le-rire/

    3
    MORI
    Lundi 12 Janvier 2015 à 17:40

    C'est juste! Il est important d'investir dans l'éducation nationale et d'enseigner l'histoire aux enfants et adolescents. Apprendre à respecter l'autre/l'Autre et se respecter. Le voyage, le récit et le temps...


    Amitiés


    Serge

    4
    Lundi 12 Janvier 2015 à 22:20

    billet très intéressant, cher Patrice

    tout ce que tu dis sur la thérapie narrative m'intéresse fort...

    j'essaie de bien comprendre ce qu'il en est... mais je crois n'avoir pas encore tout saisi

    "déconstruire son histoire dominante dis-tu..." pour ne plus en être prisonnier sans doute... et inventer autre chose à la place, c'est ça?

    on invite donc l'écriture au service de cette reconstruction de soi...

    5
    Mardi 13 Janvier 2015 à 06:14

    Tu as bien compris, Coumarine. L'écriture peut s'inviter à un moment donné, mais c'est d'abord   le récit, la parole  qui fonde la reconstruction..

    6
    Madmich
    Mardi 13 Janvier 2015 à 11:08

    Je suis Charlie et viens communiquer avec vous tous. Pili-pili a raison et Serge aussi (bien sûr), déconstruisons ces histoires qui nous bloquent et nous empoisonnent. Mais peut-être faut-il le faire avec un minimum de précaution et d'accompagnement car il faut être capable de reconstruire ensuite.

     

    7
    Mardi 13 Janvier 2015 à 15:03

    Cela va de soi. Mais déjà le cinéma nous entraîne à imaginer de nouveaux scénarios. Nous sélectionnons nos séquences préférées et nous construisons un autre film. Quand nous déclinons notre identité, nous ne disons pas tout de nous, et nous présentons différemment selon les contextes et les interlocuteurs. Nos identités sont donc variables. Nous sommes la somme de nos récits, reflets de nos expériences vécues. L'idée est de ne pas raconter toujours la même chose. 

    8
    stenope1963
    Samedi 17 Janvier 2015 à 11:02

    Cher Pat, merci pour ce petit carnet de voyage sur le rail. Alors, vive les histoires, vive les trains et vive les belles histoires dans les trains!

    9
    Samedi 17 Janvier 2015 à 12:29

    A ce train-la, je suis partant. Joli qu'on voit de mots entraînants.

    10
    Madmich
    Lundi 2 Mars 2015 à 15:58

    Alors ces ateliers de cinéthérapie. Quelle impression ? Cela te semble-t-il efficient pour une catégorie de patients ou plus généralement ?

    11
    Lundi 2 Mars 2015 à 16:13

    C'est très efficient pour tous publics. Tu peux lire les premières impressions de participants dans les articles des 17 janvier et 24 février derniers. J'ai programmé quatre nouveaux ateliers.  

    12
    Madmich
    Lundi 2 Mars 2015 à 17:48

    Je veux bien mais je ne suis pas très douée pour ce genre de communication. Comment je fais pour atteindre et lire tes articles des 17 janvier et 24 février ?

    13
    Lundi 2 Mars 2015 à 18:14

    Il y a un calendrier à droite de la page. Tu cliques sur

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